Je m’appelle Philippe Vélasquez, je suis le dernier homme libre du trio que nos proches avaient surnommé les inséparables. Mes amis et moi rêvions de révolutionner l’existence de nos semblables pour la rendre meilleure ; un objectif qui aurait dû obtenir l’adhésion de nos compatriotes. Très rapidement, nous nous rendîmes compte qu’il n’était pas partagé par nos concitoyens, à commencer par nos parents, qui qualifiaient notre projet d’utopique sans toutefois s’y opposer fermement. Ils pensaient qu’avec le temps, nous comprendrions notre erreur et reprendrions pied dans le monde du réel. Ils étaient loin d’imaginer dans quel drame nous nous étions fourrés.
Aujourd’hui, je vis avec ma femme, qui est la seule personne en qui je puisse avoir confiance. Nous nous inquiétons constamment pour nos enfants et nos proches et, lorsque je me lève le matin, j’ai peur de subir le même sort que mes deux amis d’enfance.
Je souhaitais que notre exploit soit connu du grand public et, à de nombreuses reprises, je me suis assis devant mon ordinateur dans l’intention d’écrire l’histoire des inséparables. Malheureusement, je n’eus jamais le courage de mener à bien cette tâche et alors que j’étais sur le point d’abandonner, le miracle se produisit lorsque je reçus la visite d’un ancien journaliste. Il avait, durant des années, couvert des scènes de guerre sur tous les continents, son nom était connu non seulement en France, mais aussi dans de nombreux pays. Sa carrière se termina lorsqu’il sauta sur une mine. Grièvement blessé, il dut prendre sa retraite et devint romancier spécialisé dans les biographies de personnes célèbres. Quand il m’expliqua qu’il souhaitait écrire le récit de quatre jeunes surdoués qui avaient décidé de se lancer dans la réalisation d’un serveur utilisant l’Intelligence artificielle, je souscrivis positivement à sa demande.
Pendant six mois, Clotilde et moi nous lui racontâmes dans le détail tout ce qui fut notre vie. Soucieux de ne pas occulter la vérité, il rencontra plusieurs membres des familles Gontcharov et Rossi dans le but de finaliser ce roman qu’il intitula Les Inséparables.
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Philippe est l’héritier d’une grande famille catalane et son patronyme, il le doit à son arrière-grand-père, Diégo Vélasquez, qui naquit en 1907 à Cadaqués, en Catalogne. Il dut fuir l’Espagne à cause de la guerre civile en 1937, alors qu’il possédait une entreprise florissante. Il n’hésita pas à s’exiler, abandonnant sa fortune pour ne pas trahir ses idéaux. Son épouse, Carmen, l’a toujours soutenu, dans les bons comme dans les mauvais moments. Ce couple de catholiques pratiquants, uni par les liens sacrés du mariage, ne supportait pas les massacres, qu’ils soient perpétrés par les communistes ou par le caudillo. Diégo, depuis que Carmen lui avait révélé qu’elle était enceinte, s’inquiétait que leur enfant naisse dans un monde en guerre. Ils quittèrent leur pays avec une seule valise dans laquelle ils avaient entassé quelques objets de valeur. Ils payèrent grassement le patron d’un chalutier qui pêchait dans les eaux espagnoles et vendait ses poissons en France, où les prix étaient plus avantageux. Ils embarquèrent en pleine nuit à bord du bateau, déguisés en marins. Le capitaine les déposa le lendemain dans le port de Collioure, en France, où ils restèrent enfermés deux jours dans une chambre d’hôtel. Diégo ne se sentait pas en sécurité dans ce coin de France, car les natifs du département des Pyrénées-Orientales se considéraient comme étant plus catalans que français. Le couple Vélasquez pouvait se fondre dans la foule sans attirer sur eux l’attention des autochtones avec qui il partageait la langue ; seulement, Diégo se méfiait de la police de Franco, qui surveillait les nouveaux arrivants pour les ramener de l’autre côté de la frontière, où ils subissaient le sort destiné aux traîtres.
Après deux nuits passées à Collioure, Diégo, prétextant que sa femme s’était foulé la cheville, demanda au patron de l’établissement de les conduire à la gare où ils prirent deux billets pour Paris. Ils n’hésitèrent pas à patienter plus d’une heure dans le train, en s’enfermant dans leur compartiment de peur d’être repérés par les miliciens aux ordres du caudillo. Arrivés dans la capitale, ils descendirent à la gare de Lyon et s’engouffrèrent dans le métro en s’assurant qu’ils n’étaient pas suivis. Ils réservèrent une chambre dans un hôtel modeste et se renseignèrent sur le coût d’un meublé. Ils durent déchanter, car le prix des locations dans Paris intra-muros était trop cher pour eux, du moins tant que Diégo n’aurait pas retrouvé un travail. Il prit contact avec un cousin espagnol qui lui conseilla de s’adresser à la mairie d’Aubervilliers, une commune dans le nord de Paris où les services sociaux aidaient les personnes fuyant le régime de Franco. Quand Diégo expliqua à l’employée qu’avec sa femme ils avaient quitté leur pays pour échapper à la dictature, il fut reçu avec tous les égards qu’une municipalité communiste pouvait concéder à des gens qui se battaient contre le fascisme. Elle leur accorda un logement et une avance de fonds et lui indiqua le nom d’une entreprise recherchant de la main-d’œuvre.
Leur emménagement en région parisienne ne fut pas apprécié par les locaux. Ils eurent droit aux critiques et humiliations habituelles réservées aux étrangers à qui on reproche de prendre la place des nationaux. Ils demeurèrent discrets et retroussèrent leurs manches pour montrer aux Français qu’ils étaient dignes de devenir des leurs. Diégo redémarra au bas de l’échelle en ne refusant pas des tâches que les Français délaissaient, puis il trouva un poste de mécanicien dans un garage, un métier qui était très recherché. Très vite, son sérieux fut reconnu par les clients qui ne craignaient pas de lui confier leur véhicule. Carmen, pour améliorer le quotidien, accepta de faire des ménages chez des notables de la ville. Elle dut se mettre en arrêt maladie quand elle en fut à son septième mois de grossesse. La femme du notaire pour qui elle travaillait l’avait prise en affection et venait la voir régulièrement dans son appartement. Elle s’inquiétait que l’accouchement se passât mal et l’avait inscrite à la clinique pour qu’elle puisse bénéficier des mêmes soins que les personnes aisées. Carmen lui en sera toujours reconnaissante. Le 15 juin 1938, Carmen mit au monde un garçon. Ce fut le premier des Vélasquez à naître hors du sol espagnol.
Deux ans plus tard, la famille Vélasquez s’agrandit avec la venue d’une fille en mars 1940, qu’ils baptisèrent Virginie en hommage au roman Paul et Virginie.
Carmen, qui souhaitait que leurs enfants reçoivent un enseignement catholique, se rangea à l’avis de son mari lorsqu’il invoqua le coût prohibitif de ce genre d’établissement. Elle dut inscrire Pierre et Virginie à l’école publique. Pierre, l’aîné, ne fut pas épargné et eut droit, dans un premier temps, aux quolibets et aux insultes en raison de ses origines espagnoles. Ses brillantes facilités firent taire ses détracteurs, au point que, dès le CE2, plus personne ne se souvenait qu’il était né de parents étrangers. Virginie, qui avait hérité de la beauté de sa mère, alliait gentillesse et drôlerie ; trois qualités qui firent d’elle la coqueluche de son établissement. Comme son frère, elle se hissa en tête du palmarès, forçant ainsi l’admiration des enseignants et le respect de ses camarades. Les résultats qu’ils récoltèrent leur ouvrirent la porte des études supérieures et ils bénéficièrent tous les deux de l’ascenseur social qui les propulsa dans la catégorie des classes dirigeantes. Pierre décrocha un diplôme d’ingénieur, alors que Virginie, après avoir obtenu son baccalauréat avec mention très bien, s’inscrivit à la Sorbonne où elle réussit brillamment une licence de lettres.
Diégo, à force d’efforts, accumula une belle somme d’argent qu’il utilisa pour racheter le garage dans lequel il travaillait quand son patron prit sa retraite. Dix ans plus tard, il était à la tête de cinq succursales. Il fréquentait désormais les coins chics de l’Ouest parisien après l’acquisition d’un superbe pavillon à Chatou, une des communes huppées de la ceinture dorée. Il n’était pas tenté par un appartement dans la capitale et préférait habiter à la campagne pour le bien-être de sa descendance. Dans son esprit, la banlieue offrait un bon compromis. Diégo aimait ses enfants et était prêt à tous les sacrifices pour leur fournir les meilleures études. Maintenant qu’il gagnait bien sa vie, il pouvait choisir un collège prestigieux pour l’entrée en sixième de son fils. Il chercha tout naturellement un établissement exceptionnel. Sa décision se focalisa sur l’école Stanislas, qui alliait excellents résultats et enseignement catholique. Il emménagea dans un magnifique duplex situé dans le sixième arrondissement à deux pas de l’institution dans laquelle il souhaitait scolariser son aîné.
Pierre décrocha son bac avec mention très bien et s’orienta vers des études d’ingénieur.
Ce fut au cours de sa formation à l’école des Mines de Paris que Pierre rencontra en 1961 Monique Pelletier lors du bal annuel. Il tomba amoureux de la descendante unique d’un grand industriel. Son futur beau-père ne s’opposa pas au choix de sa fille et trouva en ce jeune homme toutes les qualités du gendre idéal. Il voyait en lui son digne successeur à la tête de son empire. Il céda à la demande de Monique, qui était terrorisée à l’idée du départ de son fiancé en Algérie. Il plaida en haut lieu la poursuite des études de son beau-fils pour différer sa mobilisation qui l’aurait envoyé se battre en Algérie. Entre-temps, les accords d’Évian mirent fin à la guerre le 18 mars 1962. Pierre ne fut toutefois pas exempté des obligations nationales qu’il effectua dans des conditions moins dangereuses au ministère de l’Air. Le mariage fut célébré en décembre 1962, avant que la grossesse de Monique ne se répande sur la place publique.
Pierre termina son service dix-huit mois plus tard avec le grade de sous-lieutenant. Un titre qui lui permettait de montrer à ses détracteurs son attachement à l’armée et couper court à tout reproche d’antimilitarisme.
Virginie suivit un cursus moins prestigieux que son frère, ce qui ne l’empêcha pas d’acquérir très vite une notoriété qui la rendit célèbre non seulement en France, mais aussi à l’international. Après des études littéraires à la Sorbonne, elle se lança dans l’écriture avec succès. Son premier roman fut récompensé par un prix renommé qui la plaça en tête des ventes. Elle était invitée dans de nombreuses émissions radiophoniques et télévisées. C’est lors d’un de ses entretiens qu’elle rencontra le comte Frederic von Dersein, qui venait de publier un traité sur les relations franco-allemandes. Ce jeune homme au physique d’Apollon avait l’avantage d’être l’unique descendant du patron d’une grande firme automobile allemande et disposait à ce titre d’une fortune conséquente. Passionnés tous les deux de littérature, le courant passa entre eux et, un an plus tard, ils célébraient leur mariage au cours d’une cérémonie grandiose qui fut retransmise par les médias français et allemands. Par la suite, Virginie écrivit une dizaine de romans dont les ventes se comptaient par centaines de milliers d’exemplaires.
Elle mit au monde trois enfants, deux filles, Véronique et Elsa, ainsi qu’un garçon, David, qui devinrent des célébrités. Elle milita très jeune au sein des instances européennes et œuvra durant toute son existence pour renforcer l’amitié franco-allemande. Elle se lança dans la politique et obtint le ministère de la Culture, mais sa mésentente avec le chef du gouvernement mit fin à sa mission, ce qui ne nuisit pas à sa popularité, bien au contraire.
Monique accoucha le 19 juillet 1963 d’un garçon qu’ils baptisèrent Patrick. Cet événement rendit Diégo particulièrement comblé. Son rêve se réalisait avec la mise au monde de son petit-fils, qui appartenait à la deuxième génération née en France et faisait de lui un Français d’origine. Il avait travaillé dur toute sa vie pour oublier les années sombres du franquisme. Il était grand temps de prendre une retraite bien méritée et d’offrir à Carmen ce périple dont elle ne cessait de lui rebattre les oreilles avant que la maladie ne l’en dissuade. Jusqu’à présent, il avait tout fait pour garder le secret, mais, dans quelques semaines, il ne sera plus en mesure de cacher ses souffrances. Ses affaires marchaient bien et son fils gagnait très bien sa vie.
Pierre fut embauché dans l’entreprise de son beau-père et gravit tous les échelons, dix ans plus tard, il occupait le poste de directeur technique et conseiller du président. Dans l’esprit de tous les employés, il s’agissait du futur PDG.
Diégo pouvait être fier de la réussite de ses enfants et son bonheur aurait été parfait si des ennuis de santé ne se profilaient pas à l’horizon. Depuis quelque temps il était atteint d’une douleur qui l’avait amené à consulter un médecin. Les premiers résultats n’étaient pas encourageants. Il cessa toute activité professionnelle pour vivre ses derniers mois auprès de sa femme.
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Lorsque Carmen vit son mari revenir de sa promenade quotidienne en arborant un air épanoui, elle l’accueillit avec joie, persuadée qu’il avait enfin accepté sa mise à la retraite. Très vite, elle comprit que la motivation de sa gaieté était tout autre. Ne voulant pas le brusquer, elle lui en demanda les raisons d’une façon détournée.
— C’est la première fois que tu souris depuis que tu as cessé de travailler. Tes tracas se seraient-ils envolés ?
— Je viens de conclure avec le directeur de l’agence de voyages un contrat qui devrait te rendre heureuse.
— Tu t’es enfin décidé à réserver le séjour de trois semaines en Norvège que je te réclame depuis deux ans ?
— Mieux que cela ! J’ai commandé un circuit qui sort de l’ordinaire. Aucun client, avant moi, n’avait envisagé un tel périple. Je lui ai dit que nous souhaitions accomplir une odyssée à travers les cinq continents d’une durée de six mois, plus du double de l’épopée de Phileas Fogg, le héros du roman de Jules Vernes, Le tour du monde en quatre-vingts jours.
Avant qu’elle lui pose des questions, il sortit de son sac une brochure que la conseillère leur avait confectionnée :
— Regarde le cadeau qu’ils nous ont offert, lui dit-il, en lui remettant un dossier d’une centaine de pages.
— C’est leur catalogue ?
— Non, il s’agit d’un exemplaire unique, car nous sommes les seuls à effectuer ce voyage. Leur spécialiste a passé près d’une semaine pour satisfaire ma demande.
— Je comprends que ce genre d’expédition ne passionne pas les foules. Tu as dû dépenser une fortune. J’espère que je vais suivre le rythme. Six mois, cela me fait peur.
Carmen feuilleta le document. De nombreuses photographies agrémentaient les textes. Des temples d’Angkor aux savanes africaines, sans oublier les chutes du Niagara et la baie de Rio, toutes les merveilles du monde y étaient représentées. Tous ses rêves d’enfance s’accomplissaient aujourd’hui, elle embrassa tendrement son mari en lui chuchotant :
— Tu ne pouvais pas me rendre plus heureuse. Je ne saurai jamais te remercier pour ce plaisir. Quand partons-nous ?
— Samedi prochain.
— Ce n’est pas un peu trop tôt ?
— Non, maintenant que c’est décidé, pourquoi attendre ?
— Je dois m’acheter des vêtements.
— Nous disposons d’une semaine. Viens, je te propose de faire le tour des magasins.
Elle n’osa pas lui dire que, depuis quelque temps, elle s’inquiétait de sa santé qu’elle mettait sur le compte de l’ennui. Elle pensait que voir des paysages nouveaux et se lier d’amitié avec des personnes de milieux différents lui procurerait le plus grand bien.
Cette idée de voyage trottait dans la tête de Diégo depuis de nombreux mois. Il souhaitait montrer à Carmen les diverses civilisations et les monuments les plus remarquables. L’image qu’il avait conservée des communistes depuis la guerre d’Espagne ne s’était toujours pas apaisée et, aujourd’hui, il refusait de visiter les pays ayant adopté un régime marxiste. Il avait signalé au directeur de l’agence qu’il était hors de question qu’il mette les pieds en URSS, en Chine et à Cuba, même si ces pays contenaient des beautés architecturales ou des sites magnifiques. Il avait une peur bleue des sanctions qui frappaient les vacanciers lorsque ceux-ci étaient taxés d’espionnage. Un terme générique difficile à contester.
2 mars 1974 à Paris
Ils bouclèrent leurs valises le 2 mars 1974 et empruntèrent un taxi qui les mena aux Invalides où ils rejoignirent une cinquantaine de touristes en partance pour Nice, la première étape de leurs pérégrinations. Pour une partie du groupe, il s’agissait de l’objectif final, alors que les autres avaient opté pour le séjour en Italie. Seul le couple Vélasquez avait choisi d’effectuer le tour du monde. Durant plus d’une semaine, ils sillonnèrent l’Italie à bord d’un bus et explorèrent tous les joyaux de ce pays en passant par Rome, Florence et Naples avant de terminer leur périple à Venise. Carmen, en voyant la joie sur le visage de son mari, crut qu’elle avait raison en mettant ses doutes sur une fatigue temporaire qui disparaîtrait rapidement.
L’entrée en Yougoslavie marqua le vrai début de cette palpitante odyssée. Au moment d’établir le tracé du parcours, Diégo avait indiqué au directeur qu’il ne souhaitait pas visiter les régimes d’obédience communiste à l’exception de la Yougoslavie. Ses souvenirs d’enfance restaient vivaces, à cette époque de nombreux états étaient gouvernés par des dictateurs, comme l’Allemagne, l’URSS, l’Italie, l’Espagne et la Yougoslavie. La fin de la guerre de 39-45 ramena dans le rang des démocraties : l’Allemagne et l’Italie. Franco et Tito, eux, conservèrent le pouvoir. Ce dernier fit le choix de dire non à Staline et ouvrit ses frontières aux Occidentaux, tandis que l’Albanie fit appel au Chinois pour ne pas tomber sous le joug de l’URSS.
La visite de Belgrade demeura le point fort de la traversée de la Yougoslavie qui offrait un pont entre le mode occidental et l’URSS. Diégo avait accepté d’inscrire cet état dans son programme, car son dirigeant Tito, bien qu’il se réclamât du communiste, avait pris ses distances avec Moscou et accueillait les touristes en masse.
Diégo, sachant que Carmen était une passionnée de l’histoire de la Grèce antique, avait prévu de rester trois jours dans ce pays, fondateur de la démocratie. Elle pleura de joie en découvrant les ruines de l’acropole et lui fut reconnaissante de voir de son vivant le Parthénon et le temple d’Olympie. Autant de merveilles qui lui évoquaient son passé d’étudiante avant qu’elle épouse Diégo.
Après la Grèce, ils embarquèrent à bord d’un bateau pour rejoindre Istanbul où ils contemplèrent les vestiges de l’église d’Orient, ce pont entre l’Europe et l’Asie. Puis ils restèrent quelques jours au Liban, ce petit territoire que l’on appelait la Suisse du Levant avant de prendre un avion pour New Delhi. Diégo évitait les états du bloc soviétique et la Chine, dont les régimes autoritaires l’effrayaient ainsi que les pays du golfe Persique qui avaient tendance à se soulever.
Jusqu’à présent, Diégo était parvenu à cacher son mal, mais il sentait que l’heure de la vérité approchait. Ce n’est qu’en arrivant à New Delhi qu’il se confia à Carmen. Celle-ci, quand elle apprit la nouvelle, pressa son mari de mettre un terme à leur voyage et de rentrer en France où il se ferait hospitaliser. Il la persuada qu’aucun médecin ne pouvait le guérir et que son choix le plus cher était d’achever le tour du monde avant que ses forces l’abandonnent. Elle se laissa convaincre et fut par la suite aux petits soins pour celui qu’elle avait épousé pour le meilleur et pour le pire.
15 avril 1974 à Calcutta en Inde
En Inde, ils rejoignirent un autre groupe de vacanciers. Le soir du 15 avril 1974, une scène éclata au sein du couple Vélasquez quand Carmen prévint son mari que, parmi les touristes, figurait une des anciennes relations de Diégo :
— Le responsable de l’agence, en voyant notre nom, m’a demandé si Manuel Sanchez comptait parmi tes amis, car il est né lui aussi à Cadaqués en Catalogne et qu’il avait à peu près ton âge.
— À quoi il ressemble, ce gars ? questionna Diégo.
— Je n’ai pas été présentée, mais d’après le guide, il semble bien te connaître et souhaite te rencontrer. J’ai immédiatement pensé à ton copain qui avait épousé Maria Dolores.
Diégo fut pris de panique et entraîna sa femme hors de la salle. Celle-ci, un peu étonnée, lui dit :
— Mais qu’est-ce qu’il t’arrive, ce serait sympa de retrouver des amis d’enfance ?
— Il n’en est pas question, cet homme ne s’est pas inscrit dans ce club par hasard, il me recherche pour me faire la peau. Notre dernière entrevue s’est très mal passée et nous nous sommes menacés mutuellement de mort. Je ne suis pas physiquement en mesure de me défendre, le mieux est de modifier notre périple et partir d’ici le plus discrètement possible. Va trouver le responsable, invoque des problèmes de santé et demande-lui de nous placer dans un autre groupe, sinon je ne réponds pas de mes actes. En tout cas, ce soir, il est hors de question que je dorme là.
Carmen céda aux desiderata de son mari et négocia avec l’agence de voyages un avenant au contrat moyennant un supplément. Une heure plus tard, ils quittaient l’hôtel dans la plus grande discrétion et prirent un taxi afin de se rendre à Gurgaon, située à vingt kilomètres. Carmen, déçue de ne pas visiter la capitale de l’Inde, se consola en voyant que Diégo retrouvait ses couleurs. Elle le trouva même plus en forme qu’avant qu’il apprenne la présence de Manuel. Elle ne comprenait pas cette obstination à refuser de rencontrer un homme trente ans après. Il fallait que le désaccord entre eux soit sérieux. Elle tenta bien à deux ou trois reprises de connaître les raisons de cet emportement, mais il maintint sa décision.
Le lendemain, ils quittaient l’Inde pour le Népal, un pays qui avait toujours fasciné Carmen. Les trois jours prévus à Katmandou se transformèrent en cinq à cause d’une intoxication alimentaire, ce qui ne les empêcha pas toutefois de visiter de nombreux temples hindous et bouddhistes. Puis ils enjambèrent le Bangladesh en empruntant un avion qui se posa en Birmanie, célèbre pour ses richesses touristiques. Après deux semaines passées à parcourir la Malaisie, Singapour et l’Indonésie, ils mirent le cap sur l’Australie.
10 mai 1974 en Australie
Arrivée à Sydney, la santé de Diégo se détériora brutalement. Il dut consulter différents médecins qui lui prescrivirent des médicaments contre la douleur. Tous étaient catégoriques, ses jours se comptaient désormais en semaines. Carmen demanda à l’un d’eux s’ils pouvaient terminer leur voyage. La réponse fut très évasive. Profitant du fait que sa femme l’avait laissé seul pour se rendre à la pharmacie, Diégo appela sa fille. Après trois sonneries, il eut la joie d’entendre la voix de Virginie.
— C’est toi, papa, tu as suivi mon conseil, tu rentres à Paris ?
— Oui, j’écourte le voyage, nous sommes à Sydney et j’ai prévenu Carmen que, demain, nous partons à New York, qui sera notre dernière étape avant notre retour en France.
— Comment vas-tu ?
— Pour être franc, je suis très fatigué, j’aurais tellement aimé terminer ce tour du monde, mais je n’en suis plus capable. Il est temps de revenir à la maison.
Après avoir raccroché, Virginie se sentit rassurée que son père ait fini par l’écouter. Jamais il n’aurait été en mesure de tenir six mois et elle espérait qu’il ne soit pas trop tard.
Dans l’avion qui les menait à Los Angeles, Diégo se rangea à l’avis de sa femme.
— Tu as raison, Carmen. Je ne parviendrai pas à boucler notre tour du monde. Je fais une croix sur l’Afrique et l’Amérique du Sud. Annule notre hôtel et commande deux billets pour New York, je me reposerai un jour ou deux avant de rentrer à Paris.
— Tu n’imagines pas à quel point tes propos me font plaisir. Même moi, qui ne souffre d’aucune affection, je me sens fatiguée. Il faut dire que nous n’avons plus l’âge de parcourir la planète. Je vais prendre grand soin de toi, mon amour.
Ils embarquèrent dans le vol Los Angeles-New York dans la soirée du 24 juillet 1974. Au milieu du trajet, Diégo fut victime d’une attaque. Heureusement, un médecin présent dans l’avion lui porta les premiers secours. Il lui donna des médicaments qui le remirent en forme et leur conseilla de se rendre immédiatement à l’hôpital en arrivant à New York. Le commandant de bord suivit les recommandations du docteur qui avait ausculté Diégo et prévint par radio les autorités que l’état d’un de ses passagers nécessitait une prise en charge médicale urgente. Il fut averti qu’une ambulance attendrait le couple Vélasquez à la sortie de l’avion afin de les déposer dans la clinique la plus proche.
C’est au cours du trajet que Diégo confia à sa femme le secret qu’il n’avait jamais voulu lui avouer.
— Ma vie se termine, je pense que d’ici quelques minutes je ne serai plus en mesure de parler, tu dois entendre ma confession, et ne me juge pas avant d’avoir écouté la totalité de mon récit.
— Je te le promets.
— Manuel et moi étions amis depuis l’école primaire. Mes parents étaient aisés, mais lui ne jouait pas dans la même cour. Il était né avec une cuillère d’argent dans la bouche et avait fréquenté les meilleurs établissements. Il a épousé une femme d’une beauté incroyable. J’ai été témoin de leur union. Quelques mois plus tard, je leur ai rendu visite dans l’intention de leur annoncer que je t’avais rencontrée et que je serais ravi qu’ils assistent à notre noce. J’ai sonné à leur porte et c’est Maria Dolorès qui m’a ouvert.
— Manuel est parti en voyage.
— Désolé, je repasserai quand il sera là.
— Non, entre, je vais t’offrir un café.
— Par politesse, j’ai accepté.
Elle fondit en larmes et m’expliqua que ce n’était pas la première fois que Manuel la laissait seule. Elle avait payé un enquêteur privé qui lui avait révélé, preuves à l’appui, qu’il la trompait. Je ne savais pas quelle attitude adopter. Sans réfléchir, je lui ai conseillé de le rendre jaloux en lui avouant qu’elle s’était vengée. Dès qu’il rentra au foyer, elle mit son plan à exécution sans lui dire qui était son amant. Il devint furieux, jurant ses grands dieux que ce n’était que mensonge, et finit par se calmer quand elle lui plaça sous le nez le rapport du détective. Il se montra magnanime en annonçant qu’ils étaient à égalité. Seulement, son ego avait été blessé et, pour un homme comme Manuel, cela ne pouvait être supportable. Il préparait sa vengeance. Entre-temps, nous nous étions mariés et Manuel et Maria Dolorès avaient assisté à la cérémonie. Tout était rentré dans l’ordre, sauf que Manuel, brisant sa promesse, recommença à fréquenter sa maîtresse. Maria Dolorès, qui n’avait pas cessé ses investigations, devint folle de rage en apprenant que son époux n’avait pas tenu ses engagements. Elle le prévint que, dans ces conditions, elle le tromperait avec moi. Manuel prit très mal ces menaces et, sous le coup de la colère, il vint me trouver et m’annonça qu’il allait me dénoncer à la police de Franco. Il leur prouverait que j’aidais les communistes et que j’avais participé à l’attentat qui avait coûté la vie à cinq gendarmes. Une telle accusation équivalait à la mort, non seulement pour moi, mais aussi pour toi, et cela, je ne le supportais pas. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de quitter l’Espagne.
— Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé à l’époque ?
— Je ne pensais qu’à fuir et arriver au plus vite en France, je ne voulais pas t’inquiéter, la situation était déjà assez compliquée. Jure-moi de garder le silence, et trouve le moyen d’avertir nos enfants et nos petits-enfants qu’un danger les guette.
À ce moment, l’ambulance entra dans la cour de l’hôpital. Des brancardiers emmenèrent Diégo au service des urgences pour y subir toutes sortes d’examens.
Carmen patientait depuis plus d’une heure dans une salle d’attente lorsqu’un médecin ouvrit la porte de la pièce et s’approcha d’elle d’un pas hésitant. Cette démarche ne promettait rien de bon et Carmen comprit à ce moment-là qu’elle devait craindre le pire.
— Madame, j’ai le regret de vous annoncer que, malgré tous nos efforts, nous ne sommes pas parvenus à réanimer votre mari.
— Merci d’avoir tout tenté, Diégo ne se faisait aucune illusion, il se savait condamné depuis de nombreux mois. Puis-je le voir une dernière fois ?
— Nous l’avons installé dans une chambre individuelle où vous pourrez le veiller sans être dérangée.
— Je vous remercie !
Elle suivit le chirurgien qui la mena auprès de Diégo. Elle pénétra dans la pièce et referma la porte derrière elle. Elle s’agenouilla devant la dépouille de son époux et lui parla comme s’il était en mesure de l’écouter.
— Diégo, m’as-tu vraiment dit toute la vérité ? Manuel avait-il des raisons de croire Maria Dolorès quand elle lui a annoncé qu’elle avait couché avec toi ?
Cette question l’obsédera jusqu’à la fin de ses jours.
Elle l’embrassa sur les joues une dernière fois et resta à prier plusieurs minutes avant de se relever. La première personne qu’elle décida de joindre fut sa fille, qu’elle jugeait très proche de son père. Elle regarda sa montre et fut soulagée qu’elle affiche dix-huit heures. Sachant qu’il y avait six heures de décalage avec l’Allemagne, elle pouvait appeler Virginie sans se soucier de la réveiller. Seulement, sa fille disposait d’un emploi du temps très chargé et les chances de l’obtenir demeuraient très aléatoires. Les sonneries se succédèrent et Carmen fut surprise d’entendre la voix d’une femme lui enjoignant de laisser un message. Après quelques secondes d’hésitation, elle demanda d’un ton mal assuré à Virginie de la joindre le plus vite possible, sans en préciser les raisons. Puis, elle composa le numéro du bureau où son fils travaillait. Elle obtint la secrétaire qui lui répondit qu’il déjeunait avec un client. Ne souhaitant pas alerter son assistante, elle téléphona à son domicile. Ce fut Monique qui décrocha.
— Bonjour, Carmen ! alors comment se passe votre voyage, vous rentrez quand ?
Monique, surprise de ne pas avoir de réaction, crut dans un premier temps que la ligne était coupée, elle s’inquiéta en entendant des pleurs.
Carmen refoulant son chagrin puisa en elle la force de déclarer à sa belle-fille :
— Je t’annonce un grand malheur, Diégo vient de succomber à la maladie qui le rongeait depuis de nombreux mois.
Ce fut au tour de Monique de fondre en sanglots. Carmen attendit qu’elle retrouve ses esprits avant de poursuivre ses explications :
— Je comprends ta surprise, mais il m’a mise au courant seulement quelques jours avant notre départ et m’a fait jurer de ne rien dire. Je l’ai supplié à plusieurs reprises d’abréger le voyage, mais il tenait tellement à me faire plaisir qu’il a refusé d’entendre mes conseils. Les médecins lui avaient prédit qu’il n’en avait plus que pour quelques mois et aucun traitement ne pouvait modifier l’ordre des choses.
— Nous ne pouvons pas te laisser seule à t’occuper des démarches administratives. Je joins Pierre immédiatement et je réserve deux places dans le premier vol pour New York. Nous serons auprès de toi dès demain matin pour t’aider à accomplir les formalités de rapatriement du corps de Diégo. Il n’aurait pas aimé être enterré aux États-Unis, sa dernière demeure est en France, son pays d’adoption.
— Je te remercie Monique. Je suis si désemparée que votre venue me va droit au cœur.
— La famille, c’est fait pour ça. Je me dépêche si je veux honorer ma promesse.
Le lendemain, Monique et Patrick se présentaient à l’accueil de l’hôtel où résidait Carmen un peu avant midi. Pierre demanda à l’hôtesse de prévenir madame Vélasquez que ses enfants l’attendaient dans le hall. Dix minutes plus tard, ils se retrouvaient tous les trois pour rendre un dernier hommage à Diégo avant que les services mortuaires ne referment le cercueil.
Carmen soulagée de la présence de son fils et de sa belle-fille leur confia la direction des opérations. Pierre s’occupa de tout, laissant Monique tenir compagnie à sa mère. Le consul de France remplit les papiers de rapatriement. La dépouille de Diégo serait acheminée à bord d’un aéronef approprié à ce type de transport.
Ce n’est que deux jours plus tard que Virginie eut connaissance du message de sa mère. Aussitôt, elle pressentit un malheur. Elle appela son frère et, quand la secrétaire lui annonça qu’il avait pris avec sa femme un avion pour New York, elle sut que son père était mort. Elle demanda à une de ses amies de se renseigner auprès des hôpitaux. Elle dut patienter six heures avant d’obtenir la réponse à laquelle elle s’attendait. Diégo n’avait pas survécu à l’opération. Actuellement, son corps était rapatrié en France. Elle se précipita à Paris et se jeta dans les bras de sa mère.
— Maman, je suis désolée, mais lorsque tu m’as appelée, j’étais à Strasbourg pour une dédicace pendant que Frederic signait un gros contrat à Düsseldorf, si bien que je n’ai écouté ton message qu’hier soir. J’ai essayé de te joindre, mais tu n’étais pas chez toi. J’ai sauté dans le premier avion.
— Tu savais que ton père était malade ?
— Oui, il voulait t’offrir ce cadeau avant de partir et il m’a fait jurer de ne pas t’en parler.
Quand Carmen se retrouva seule dans son appartement parisien, elle craqua et téléphona à Monique. Celle-ci rendit visite à sa belle-mère et constatant son désarroi, elle l’invita à venir passer une ou deux semaines chez eux, le temps qu’elle recouvre un semblant de vie. Carmen accepta sans hésiter. Et les jours se transformèrent en mois. Ses enfants firent preuve de patience, mais la présence de Carmen devenait pesante, cependant, ils n’osaient pas lui reprocher son caractère envahissant.
Carmen, au bout d’un trimestre, prit consciente de la gêne qu’elle occasionnait à sa famille. Elle adopta une mesure radicale en vendant son duplex. Elle tirait un trait sur son passé et loua un charmant trois-pièces à deux pas de l’appartement de Pierre et de Monique. Elle s’inscrivit à des activités et rencontra des amis qui contribuèrent à surmonter son deuil. Elle se rapprocha de son petit-fils. Patrick, qui découvrit en elle une alliée de poids. Elle retrouva chez lui les qualités qui l’avaient amenée à épouser Diégo.
Carmen aida financièrement son petit-fils à racheter un garage à Courbevoie. Qu’il baptisa Vélasquez-automobile ! Un projet qui lui tenait à cœur, tant il lui rappelait ses débuts en France.
Deux ans plus tard, Patrick vit son chiffre d’affaires multiplié par cinq, il croulait sous les commandes et se décida à ouvrir deux succursales en région parisienne. Il était devenu à 28 ans un leader dans sa profession. Il épousa en 1985 Emma Moutier, la fille d’un notaire réputé. L’année suivante Emma accoucha d’un garçon qu’ils dénommèrent Philippe, du prénom du grand-père paternel d’Emma.