L'incendie n'avait pas tout effacé

Chapitre I
Une invitation qui tourne au désastre

Samedi 16 juillet 2022 à Paris

Ce samedi restera gravé dans la mémoire de Nicolas Dubreuil. Contrairement à ses habitudes, il s’était levé à huit heures ce matin-là alors que le week-end, il dormait jusqu’à midi. Mais cette journée différait de toutes les autres, car Nicolas avait décidé de célébrer ses trente-cinq ans de manière spectaculaire en invitant tous ses amis. Il avait également choisi cette occasion pour annoncer qu’il quittait le monde de la finance, où il avait exercé ses talents pendant près de douze ans. Il savait que cette nouvelle serait accueillie avec enthousiasme par de nombreux collègues qui convoitaient sa place.

Dès la première sonnerie, Nicolas s’était précipité hors des draps et avait ouvert en grand la fenêtre dans l’espoir de rafraîchir la chambre. Malheureusement, la chaleur estivale atteignait des températures dépassant les vingt degrés. Depuis le mois de mai, le beau temps persistait sans relâche, et la canicule qui sévissait sur la capitale commençait à exaspérer les Parisiens peu familiarisés avec de telles conditions climatiques. Nicolas avait abaissé les volets roulants afin de plonger la pièce dans une pénombre salvatrice, essayant ainsi de minimiser les méfaits du soleil implacable.

Il avait allumé la télévision un peu par habitude. Une journaliste dressait l’inquiétant inventaire des feux de forêt qui ravageaient différentes régions du pays depuis plusieurs jours. Il monta le son au moment où elle s’attardait sur les incendies en Gironde, en particulier ceux de La-Teste-de-Buch près d’Arcachon. Intrigué, il griffonna quelques notes sur un morceau de papier.

Nicolas, célibataire endurci, n’avait jamais ressenti le besoin de fonder une famille. La perte tragique de ses parents durant son adolescence avait modifié le sens de sa vie et ne l’incitait pas à vouloir transmettre ce drame à ses éventuels descendants. Il ne cherchait pas à fonder un foyer et se contentait de conquêtes éphémères. Bien qu’il possédât tous les atouts pour séduire la gent féminine, il n’avait jamais réussi à rencontrer la compagne idéale. Sa beauté et sa richesse ne laissaient pas les femmes indifférentes, mais son caractère exigeant devenait rapidement un handicap majeur. Il supportait mal les contraintes et son humour glacial repoussait toutes celles qui succombaient à ses avances. Il atteignait l’âge où les individus donnent généralement le meilleur d’eux-mêmes, seulement dans certaines professions, il s’agissait plutôt de l’apogée. Ce qui était notamment le cas des traders, qui, tout comme de nombreux sportifs, devaient se retirer avant la trentaine. Ce métier nécessite une concentration à toute épreuve. Depuis qu’il évoluait dans le monde de la finance, il était devenu l’un des plus brillants spécialistes de la place de Paris. Dans ce milieu, les postes se font rares et tous les coups sont permis si l’on désire conserver son emploi. Sa persévérance s’apparentait à un exploit. Il savait qu’il ne tiendrait plus longtemps et avait amassé une belle somme d’argent dans le but de partir à la retraite, mais c’était sans compter sur la tragédie qui se jouait aux frontières de l’Europe. Au début de l’année 2022, la pandémie semblait s’éloigner, les populations occidentales rêvaient d’un retour dans le monde d’avant. Une frénésie d’achat s’abattit sur les pays victimes de la COVID. Au moment où les chiffres d’affaires retrouvaient les couleurs de 2019, la guerre éclata au cœur de l’Europe. Les Russes, déjouant tous les pronostics des gouvernements européens, entrèrent sur le territoire ukrainien dans le but de renverser le régime en place. Seuls les Américains l’avaient annoncé dans l’indifférence générale. L’invasion de l’Ukraine par la Russie a surpris tout le monde, et particulièrement les marchés financiers qui détestent l’inconnu, du coup, la plupart des valeurs plongèrent dans le rouge, entraînant les économies des pays riches dans une ère d’incertitude. Nicolas avait mis au point un système infaillible lui permettant ainsi de détourner une partie des gains. Mais jamais il ne s’en serait tiré sans la complicité d’un employé, et ce dernier lui rappelait régulièrement qu’ils étaient associés dans cette affaire. Les méthodes qu’il appliquait avec succès avant le déclenchement des hostilités par les Russes s’avéraient désormais obsolètes. Son travail s’en trouva compliqué, et il dut puiser dans ses réserves pour boucher les pertes. Maintenant, il se débattait avec les cours de bourse, seul contre tous. Il jouait à contre-courant, décourageant ses concurrents toujours à l’affût de sa chute. Même en période difficile, il existe des techniques permettant de dégager des profits, et la chance lui souriait.

En bon célibataire endurci, il ne pouvait pas compter sur une présence féminine pour l’aider dans les tâches domestiques et animer la soirée, c’est pourquoi il avait confié à des professionnels le soin d’organiser la réception. Tout avait été programmé dans les moindres détails, et l’emploi du temps chargé ne souffrait d’aucun retard. Au fur et à mesure que les aiguilles de l’horloge avalaient les minutes, il passa de la tranquillité à un état d’agitation extrême. Ce jeune homme, dont la fonction exigeait qu’il garde à tout moment le contrôle de ses nerfs, tournait en rond comme un lion en cage dans son somptueux logement de la rue Spontini.

Il avait choisi d’habiter au cœur d’un des quartiers les plus chics de la capitale afin de montrer à ses relations qu’il avait les moyens de rivaliser avec les fils de bourgeois et de faire oublier ses origines modestes. Son anxiété se transforma rapidement en colère. S’il s’en voulait personnellement, il accablait aussi son collègue Grégoire, qui lui avait recommandé cette société d’aide à domicile. Dans l’espoir de vaincre ses dernières réticences, son ami lui en avait dressé une image dithyrambique et n’avait pas hésité à citer les noms de clients prestigieux habitués à s’adresser à eux. Il avait toutefois oublié de préciser ses liens familiaux avec les dirigeants. Nicolas attendit encore une heure avant de composer le numéro de téléphone. Il détestait les individus qui ne tenaient pas parole. Il accomplit un effort sur lui-même et annonça d’une voix qu’il tenta d’apaiser :

— Bonjour, je souhaiterais parler au patron de l’établissement Tout est possible.

— C’est moi-même, répondit son interlocuteur, que puis-je pour vous ?

— Ici, Nicolas Dubreuil, j’organise une petite fête ce soir et vous m’avez promis de vous occuper de tout dans le moindre détail. Je regrette de vous avoir fait confiance. Rien ne sera terminé dans les temps, car personne ne s’est présenté chez moi !

— Oui, je me souviens parfaitement de vous, j’ai prévenu hier mes employés. Je leur ai donné l’ordre de partir directement chez vous ce matin. J’étais persuadé qu’ils avaient attaqué leur travail. Je me renseigne et vous rappelle de suite.

Nicolas Dubreuil frôlait la crise de nerfs quand la sonnerie retentit. Il décrocha, bien décidé à passer un savon au responsable de ce retard.

— Alors, ne me dites pas qu’ils sont tous tombés malades, je ne vous croirai pas !

— Non, je suis désolé, mes employés se sont mis en grève, ils exigent une augmentation de salaire dépassant mes capacités financières, rassurez-vous, je ne compte pas vous laisser seul. Ma femme et mes enfants vont m’aider à remplir cette mission. Nous arriverons chez vous dans une demi-heure.

— C’est très gentil de votre part, je saurai me montrer généreux. Je commençais à en vouloir à mon collègue Grégoire.

— C’est mon beau-frère et je ne souhaite pas que vous gardiez un mauvais souvenir de nous.

Une fois la conversation terminée, Nicolas s’assit dans un fauteuil et ses traits se détendirent.

Onze heures sonnaient à la pendule lorsque l’interphone annonça l’arrivée des Marceau.

Nicolas ouvrit la porte en espérant que leur venue mettrait un terme à ses inquiétudes, et à ce sujet, il fut exaucé.

La famille Marceau au complet se tenait face à lui, prête à remplir sa mission. Quand les enfants comprirent le danger menaçant leur entreprise, ils répondirent présents sans hésiter. Jamais ils n’avaient été confrontés à un problème de ce genre, aucun des salariés n’avait osé nuire à la société qui les nourrissait depuis près de dix ans. S’ils ne manquaient pas de donner un coup de main de temps en temps lorsque leur emploi du temps leur en laissait la possibilité, jamais ils n’avaient montré une telle ardeur au travail. Pendant dix minutes, ils déchargèrent dans l’entrée tout le matériel nécessaire à la décoration du logement. Quand Marcel pénétra dans la salle à manger, il ne put cacher son admiration :

— L’intérieur de votre demeure ressemble à un château. J’ai visité un grand nombre d’appartements dans le seizième arrondissement et jamais je n’en ai vu un doté d’une pièce de cette dimension. Votre habitation figure parmi les plus belles du quartier. Je n’ai pas calculé la surface au centimètre près, mais je l’évalue à trois cents mètres carrés.

— Vous approchez de la vérité. L’acte de vente stipule trois cent vingt-trois mètres. L’ancien propriétaire possédait deux logements mitoyens qu’il a réunis en un seul, c’est pourquoi le salon mesure plus de cent mètres carrés. L’architecte a fait casser le mur de soutien et l’a remplacé par cet arceau en béton, donnant ainsi à la pièce un petit air médiéval. Monsieur Drapier était un homme original au sens du grandiose exacerbé et j’ai eu beaucoup de mal à le décider à passer chez le notaire, car il y tenait beaucoup.

— Je ne sais pas quels arguments vous avez employés, seulement, je dois admettre que vous possédez un pouvoir de conviction hors du commun.

— Ce monsieur était l’un de mes clients, et il s’était lancé dans des opérations hasardeuses, au point de risquer toute sa fortune. Je l’ai aidé à se remettre à flot à condition qu’il me vende son appartement.

En qualité de patron, Marcel Marceau inspecta minutieusement les lieux ; après plusieurs minutes de réflexion, il répartit les tâches en fonction des compétences de chacun. Nicolas se retira dans un coin d’où il pouvait observer la transformation des locaux sans perturber le travail de la famille Marceau.

Lors de ses premières années dans le monde bancaire, Nicolas effectuait souvent des déplacements en province, voire à l’étranger, ce qui l’obligeait à louer une chambre d’hôtel. Outre qu’il déclarait les notes en frais professionnels, il n’était pas astreint aux tâches domestiques dont l’aspect l’avait toujours rebuté. Quand il formula le vœu d’acheter son appartement, il engagea, moyennant finance, une femme de ménage pour entretenir son logement dans un état de propreté rarement égalé. Comme elle opérait en son absence, il n’avait jamais pu mesurer l’effort qu’elle accomplissait pour obtenir ce résultat. La vue de cette famille réalisant des gestes qui lui rappelaient sa mère le replongea dans ses années d’enfance du temps où ils vivaient tous ensemble. Celle-ci était une maniaque du nettoyage et ne tolérait pas d’être aidée par un autre. Nicolas n’a jamais eu besoin de s’occuper des tâches domestiques. Quand ses parents moururent dans l’incendie de leur maison, le parquet chargea un juge d’enquêter. Nicolas, un moment soupçonné, fut innocenté grâce aux déclarations de son ami Grégoire, qui jura qu’ils jouaient ensemble lors du drame. Après deux mois d’investigation, l’affaire fut classée et la justice confia l’éducation de Nicolas à son oncle qui s’en débarrassa en le plaçant en pension dans une institution privée. Certes, il effectua des études qui lui permirent d’obtenir un diplôme prestigieux, mais il manqua d’affection durant sa période d’adolescence et en garda des séquelles par la suite.

Le spectacle qui lui était donné le captivait au point d’oublier de déjeuner. À quatorze heures, son estomac lui rappela qu’il devait le contenter. Il sortit sur la pointe des pieds et se rendit à la brasserie d’en bas, où il commanda au comptoir un sandwich au jambon beurre et un demi de bière qu’il engloutit en moins de cinq minutes. Le patron du bar, étonné de voir ce virtuose de la finance fréquenter son établissement, lui posa la question :

— Votre visite nous honore, monsieur Dubreuil. J’en déduis que votre cuisinière est partie en vacances.

— Non, ce soir, je donne une fête et j’ai dû confier à des professionnels le soin d’installer la déco et la sono afin de recevoir dignement mes invités.

Nicolas quitta la brasserie, certain que la nouvelle se répandrait dans tout le quartier en moins d’un quart d’heure. Il rentra directement dans son appartement et reprit place dans son fauteuil avec la ferme intention de surveiller la suite des événements.

À seize heures, toutes les pièces étaient nettoyées et rangées. Marcel devait encore régler l’épineux problème de l’agencement des convives durant le repas. Les dimensions gigantesques de la salle à manger se prêtaient à diverses combinaisons, seulement cela dépendait du nombre de participants. Marcel jeta un coup d’œil sur le papier qu’il avait griffonné lors de la prise de contact, il ne vit aucune donnée concernant les invités, il avait simplement coché plus de vingt dans la case de l’imprimé. Il s’en voulut d’avoir bâclé l’entretien de peur de froisser son client. Maintenant, il devait poser la question à l’intéressé au risque de passer pour un amateur. Il œuvra de manière insidieuse :

— Vous avez prévu un buffet ou un repas traditionnel ?

— Un mixte, buffet en entrée suivi d’un plat chaud, fromage et dessert. Le grand jeu !

— Vous préférez asseoir les convives autour d’une table en L ou les répartir par groupes de huit ou dix ?

— La deuxième solution me paraît bien meilleure.

Marcel envoya sa femme et ses enfants récupérer le mobilier adéquat pendant qu’il dressait le plan de salle.

Une heure plus tard, l’appartement remis à neuf s’apprêtait à accueillir les amis de Nicolas. Celui-ci tint à remercier monsieur Marceau pour le travail accompli :

— Vous avez sauvé ma soirée, et tous les mots qui me viennent à l’esprit sont bien en deçà de ce que je ressens. J’ai l’intention d’augmenter la somme convenue de cinquante pour cent.

— C’est beaucoup trop, nous avons simplement respecté notre engagement.

— J’insiste, poursuivit Nicolas en tendant un chèque que monsieur Marceau accepta avant d’annoncer :

— En ce qui nous concerne, nous avons rempli notre cahier des charges, nous vous laissons avec le traiteur et les musiciens.

Ces propos déclenchèrent chez Nicolas un début de panique. Il regarda trois fois sa montre et se frappa le front.

Madame Marceau, le voyant dans cet état, soupira en murmurant :

— Eh bien, la journée n’est pas terminée.

Elle crut bon de venir en aide à son mari.

— Monsieur Dubreuil, pourquoi vous mettez-vous en colère ? Mon époux ne vous a rien dit d’inquiétant.

— Non, mais lorsque j’ai passé une commande auprès du célèbre restaurateur Lenôtre, son employé m’avait promis de m’appeler dans la matinée, et maintenant que je suis sans nouvelles, je crains le pire. Vous m’accordez deux minutes, le temps de les joindre ?

 — J’espère que leur personnel n’a pas déposé un préavis de grève, répondit Marcel Marceau en riant.

Nicolas sortit son téléphone mobile de sa poche et composa le numéro du traiteur. Une hôtesse le fit patienter quelques minutes avant de revenir vers lui :

— Monsieur Dubreuil, mon responsable s’étonne de votre appel. Hier, vous lui avez demandé d’annuler la commande et vous vous êtes engagé à nous dédommager à hauteur de trente pour cent. Évidemment, dans ces conditions, nous avons été obligés de respecter votre choix.

— Je ne me souviens pas vous avoir téléphoné, quelqu’un a usurpé mon identité.

— Si c’est le cas, nous vous présentons toutes nos excuses. Nous n’avons jamais été confrontés à ce genre de blague d’extrême mauvais goût. Mais je vous dois la vérité, nous ne sommes pas en mesure de vous livrer ce soir.

Nicolas raccrocha le combiné et se laissa tomber dans le fauteuil, la tête entre ses bras. Il était à deux doigts de craquer. Les mots prononcés par Marcel Marceau plongèrent Nicolas dans une profonde réflexion :

— Quand mes employés ont déclaré forfait, j’ai pensé à un simple conflit patron-salariés. Maintenant, je suis persuadé que c’était dirigé contre vous. Il y a une personne dans votre entourage qui ne vous apprécie pas.

Nicolas chercha parmi ses relations celui qui aurait pu lui en vouloir à ce point. Il songea à ses deux collègues que, volontairement, il n’avait pas invité, peut-être l’un d’entre eux a-t-il décidé de se venger ? Il réglerait ses comptes plus tard. Trouver un traiteur capable de reprendre au pied levé la commande était devenu la priorité numéro un. Il se tourna vers son sauveur :

— Vous connaissez beaucoup de monde dans le milieu des festivités, avez-vous une idée pour me sortir de ce mauvais pas ?

— Je travaille avec un ami qui, sans atteindre la renommée de Lenôtre, est très apprécié de ses clients. Je vais lui demander s’il peut vous livrer avant vingt heures. Dans le cas contraire, il me dirigera vers un confrère qui se fera un plaisir de vous dépanner.

— C’est trop aimable à vous. Je vais croiser les doigts pour que vous ayez raison. Je ne m’imagine pas mendier deux ou trois saucissons dans toutes les charcuteries du quartier.

— Avant que je le joigne, rappelez-moi le nombre de convives et, si possible, leurs préférences alimentaires ?

— J’ai envoyé une quarantaine d’invitations et je n’ai aucune idée de leurs penchants.

Nicolas attendit, le cœur serré, la réponse du traiteur. Une demi-heure plus tard, un accord fut conclu avec le collègue de Marcel Marceau. La différence de prix en aurait convaincu plus d’un, mais pas Nicolas qui, comme beaucoup de « bobos », y voyait un gage de qualité. Une autre idée reçue s’effondra quand il goûta les mets apportés par l’ami des Marceau. Il n’hésita pas à offrir un bonus financier substantiel au traiteur, qui l’accepta sans rechigner.

À dix-neuf heures trente, le téléphone de Nicolas sonna. Il regarda le nom et décrocha lorsqu’il se rendit compte qu’il s’agissait de Grégoire.

— Je pensais que tu viendrais me donner un coup de main. Tu as oublié ma petite fête ce soir ?

— Non, pas du tout ! Contrairement à tes craintes, je me suis inquiété. J’ai laissé je ne sais combien de messages à mon beau-frère, sans succès. Tu ne l’as pas vu ?

— Il travaille chez moi depuis ce matin avec sa femme et ses enfants. Ils ont effectué un boulot de dingue pour pallier l’absence de leurs employés. Ces salopards l’ont planté, juste le jour de ma fête. Sans leur intervention, j’aurais été obligé d’annuler.

— Tu plaisantes, j’espère ?

— Je t’assure que c’est la stricte réalité. J’étais à deux doigts de craquer. Tu as quitté ton domicile ?

— Oui ! Je me trouve à mi-chemin, dans moins d’une dizaine de minutes, je serai chez toi.

Un doute envahit Nicolas lorsqu’il coupa son téléphone : et si Grégoire était l’auteur de ces incidents ? Il repoussa cette pensée tant elle lui parut stupide. Marcel Marceau s’apprêtait à partir quand Nicolas le prévint de la venue imminente de Grégoire. Cette nouvelle, qui aurait dû lui faire plaisir, ne produisit pas l’effet escompté.

— J’ai laissé une tonne de messages sur son portable, expliquant notre situation désespérée, mais il ne m’a jamais rappelé. Ma femme est remontée contre son frère de nous avoir trahi dans un moment aussi critique, alors qu’elle a toujours répondu à ses demandes par le passé. Je trouve étrange qu’il ne vous ait pas informé que j’avais épousé sa sœur quand il vous a proposé notre aide. Après tout, avec son poste dans la banque, il nous regarde un peu de haut. Son argent lui a tourné la tête. Depuis combien de temps le connaissez-vous ?

— Nous avons grandi ensemble jusqu’à nos premières années d’adolescence, mais après la mort de mes parents, nos chemins se sont séparés. Je suis parti en pension, et quand j’ai fini mes études, il avait déjà déménagé. Il y a quatre ans, il a retrouvé ma trace et est venu me voir à la banque. Il cherchait un emploi, passionné par les marchés financiers. Comme il avait obtenu un diplôme lui permettant de devenir trader, j’ai recommandé sa candidature en souvenir de notre passé. J’ai parlé de lui en termes élogieux auprès du directeur, qui l’a recruté sans le rencontrer. Grégoire n’a jamais mentionné sa sœur. Lorsque j’ai décidé de convier tous mes amis, il m’a simplement dit que vous possédiez une entreprise capable d’organiser ma fête. Pensant qu’il était fils unique, j’ai supposé qu’il avait épousé votre sœur.

— Impossible, ma famille se limite à un frère, mais vous ne pouviez pas le savoir.

— Pour autant que je me rappelle mon enfance, je n’ai aucun souvenir d’une sœur. Pourtant, j’ai été invité plusieurs fois chez ses parents.

— En réalité, ils ne partagent pas le même père. Stéphanie, ma femme, a dix ans de plus que Grégoire et quand sa mère a divorcé, elle est restée avec son père. Ce n’est que trois mois avant notre mariage qu’elle a rencontré Grégoire. Il avait vécu une adolescence compliquée et la mort de sa mère l’avait profondément perturbé. Nous avons payé ses études à une époque où notre entreprise n’avait pas encore connu le succès actuel, et voilà comment il nous remercie, en nous abandonnant dans une période de grandes difficultés.

— Cependant, il m’a dit qu’il vous avait laissé plusieurs messages vocaux sur votre téléphone.

— Je n’en ai pas reçu un seul, à moins qu’il n’ait essayé de me joindre sur le fixe. À sa décharge, le samedi matin, nous restons toujours à la maison.

— Vous allez bientôt savoir ce qu’il en est. Ne le blâmez pas avant de l’avoir entendu.

— Vous avez raison. Peut-être que je l’accuse à tort, mais cette journée s’est avérée riche en émotions. Avez-vous prévu un orchestre ? Mon fils est doué comme DJ, au cas où vos musiciens ne viendraient pas.

— Ne parlez pas de malchance ! Les joueurs sollicités sont des amis, et je jurerais qu’ils respecteront leur engagement. D’ailleurs, j’entends leur voix dans le couloir.

Nicolas ouvrit la porte et laissa entrer ses trois copains virtuoses qui apportaient leur matériel. Ils se précipitèrent dans la salle à manger et commencèrent à brancher et à accorder leurs instruments.

Au même moment, une voisine croisa les musiciens et établit un lien entre leur présence et les propos du gérant de la brasserie. Elle s’adressa à Nicolas :

— Bonjour, monsieur Dubreuil ! Le propriétaire du bar m’a prévenu que vous fêtiez votre anniversaire. Je ne l’ai pas cru au début, car aucun des résidents n’a été informé. Mais je dois avouer mon erreur. J’espère dormir cette nuit sans utiliser des boules Quies. Je vous souhaite une bonne soirée, monsieur Dubreuil.

Marcel libéra ses enfants qui avaient rempli leur mission avec dévouement. Ceux-ci ne se firent pas prier pour partir. En sortant, ils saluèrent Nicolas et s’excusèrent des désagréments causés par la désertion des employés. Touché par leur geste, Nicolas les remercia et leur remit un chèque d’un montant conséquent. Il déclina les refus des deux jeunes en leur disant qu’il serait vexé s’ils n’acceptaient pas cette juste récompense pour les avoir tirés de ce très mauvais pas.

Dix minutes plus tard, Grégoire se présenta chez Nicolas avec un sac rempli de cadeaux. S’il avait espéré échapper aux Marceau, il s’était trompé. En voyant la tête de sa sœur, il comprit qu’il devrait répondre à ses questions. Soucieux de ne pas déclencher une guerre familiale devant son ami d’enfance, il choisit de faire profil bas.

Et si Stéphanie Marceau évita de créer un scandale devant leur client, elle ne put cacher son agacement :

— Alors, ton mobile était déchargé, tu n’as pas entendu les dizaines de messages que Marcel t’a envoyés ?

— Je n’étais pas en mesure de recevoir des appels, car j’ai perdu mon smartphone et j’ai acheté un téléphone à carte prépayée en attendant la réponse de mon assureur. Et, contrairement à tes reproches, j’ai essayé de vous joindre sur votre fixe sans succès.

Nicolas ne fut guère surpris par les propos de Grégoire. Après tout, il le connaissait depuis longtemps et savait que son copain n’hésitait pas à mentir lorsqu’il se sentait coupable. Le vol de son portable tombait à pic, mais cela ne l’empêchait pas de le contacter afin de lui demander s’il avait besoin d’aide pour ranger les affaires comme prévu. Et si Nicolas était convaincu que Grégoire était l’auteur de tous ces désagréments, il n’évoqua pas ses soupçons de peur de gâcher leur complicité. Il complimenta Grégoire en recevant les cadeaux que celui-ci lui offrit.

Nicolas convia Marcel et sa femme à la fête, mais le couple déclina l’invitation en prétextant qu’ils devaient rejoindre des amis. En réalité, ils ne supportaient plus la présence de Grégoire.

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Date de dernière mise à jour : 18/05/2026

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