Mer, soleil et crimes à élucider
Mardi 16 juin 1970, gare de La Rochelle.
Le 16 juin 1970, personne n’attendait l’inspecteur Raymond Duval sur le quai de la gare de La Rochelle. À l’issue d’un cursus universitaire brillant à la faculté de droit de La Sorbonne, le nouveau diplômé Duval s’était tout naturellement présenté au concours de la police. Il rêvait de faire carrière dans cette grande maison qu’avait si bien dépeinte Georges Simenon, son auteur favori. Après une formation en région parisienne d’où il était sorti major, il avait eu le choix pour sa première affectation entre plusieurs destinations. Il n’avait pas hésité une seule seconde lorsqu’il vit La Rochelle figurer sur la liste. Breton d’origine, son amour pour la mer l’incitait à postuler pour une ville côtière, mais c’était surtout le fait que Simenon ait séjourné dans la région et y ait écrit une trentaine de romans qui le conforta dans son choix. Il remplit le formulaire en mettant ce nom en tête des trois réponses qu’il devait mentionner sur l’imprimé et croisa les doigts en refermant l’enveloppe. Bien que jeune dans le métier, il n’était pas naïf au point de croire que tout ce qu’il demanderait à l’administration lui serait accordé. Contre toute attente, il obtint satisfaction. Ce fut donc, le cœur léger, que quinze jours plus tard, il bouclait sa valise et prenait le train en gare d’Austerlitz[i], direction l’Atlantique. Il avait compulsé les guides et acheté un livre sur l’histoire de La Rochelle qu’il avait potassé afin de ne pas paraître inculte aux yeux de ses futurs collègues. Trois romans de Simenon, dont l’intrigue se déroulait à La Rochelle et dans ses environs, avaient comme par hasard trouvé place dans ses bagages.
R
Le trajet dura près de sept heures avec un arrêt interminable à Poitiers. Raymond en avait profité pour relire le roman intitulé « Le fantôme du chapelier », publié en 1949. Il dévora littéralement le livre, ce qui fit qu’il acheva la lecture deux heures trop tôt. Pour tuer le temps, il se mit à contempler les paysages qui défilaient par la fenêtre. La météo était particulièrement gaie aujourd’hui, le ciel repeint en bleu depuis deux ou trois jours tentait de faire oublier le temps épouvantable qui sévissait sur le pays depuis le début de l’année, nous étions loin des records de chaleur de l’été 1949. Le chauffage du wagon était visiblement déréglé, la chaude atmosphère et l’inactivité vinrent à bout des forces de notre jeune lieutenant, qui finit par s’endormir profondément. Il rêvait de sa Bretagne natale, et revivait pour la énième fois la scène des jours heureux de son enfance, du temps où il se rendait avec sa mère au port de Concarneau pour attendre son père. Un coup de sifflet strident mit fin à ses songes. Il s’ébroua comme un chien, se frotta les yeux et prit conscience qu’il avait basculé dans les bras de Morphée[ii] sans s’en rendre compte. Le train venait d’atteindre son terminus. Il fut le dernier à descendre sur le quai.
Il sortit de la gare en traînant sa grosse valise derrière lui et se félicita d’avoir écouté la vendeuse qui lui avait conseillé d’acheter ce modèle exclusif avec des roulettes[iii] qu’elle avait importé du Japon. Il avait tellement entassé d’affaires qu’il aurait été incapable de porter sa valise plus de cent mètres. Et encore il s’était fait violence pour ne pas emporter tous ses livres. Son ventre le rappela à la réalité en émettant de sinistres gargouillis. Il dormait quand l’employé était passé dans les wagons avec son chariot pour proposer des sandwichs et du café, du coup, il n’avait rien mangé. Alors, avant de se lancer à la recherche du commissariat, il décida de s’octroyer une petite pause pour prendre un café et grignoter quelque chose. Il consulta sa montre, elle affichait 15 heures, trop tard pour déjeuner au restaurant, il lui restait les bars ou éventuellement une brasserie. Duval tourna la tête et poussa un soupir de soulagement, en apercevant au-dessus des arcades du trottoir d’en face, l’enseigne du bar Le Strasbourg. Pas la peine d’aller plus loin. Il traversa toute la salle en traînant derrière lui sa valise. Tous les regards des consommateurs étaient braqués vers lui en attendant impatiemment qu’il trouve une place et mette fin à ces bruissements affreux. Les roulements de mauvaise qualité émettaient à chaque rotation un couinement épouvantable rappelant les miaulements d’un chat en colère. L’inspecteur atteignit enfin le comptoir pour le plus grand bien de tous, se hissa sur un des tabourets en se contorsionnant pour adresser un petit signe d’excuse à l’adresse des clients présents, puis demanda au garçon, comme si rien ne s’était passé, d’une façon qui se voulait naturelle :
— Un sandwich jambon beurre avec un demi et un café, s’il vous plaît.
— Je vous sers le café après ou en même temps ?
— Le tout en même temps, merci.
L’employé leva les yeux au ciel et alla dans la cuisine préparer la commande, non sans avoir lâché auparavant sur un ton un peu méprisant :
— Comme vous voulez, c’est vous le client.
Duval se garda bien de répondre afin de ne pas attirer à nouveau l’attention. Il préférait observer les clients qui étaient présents dans l’établissement. C’était son premier contact avec les Rochelais.
Le garçon revint dans la salle avec sur un plateau un sandwich pantagruélique, il avait dû utiliser toute une baguette pour fabriquer un tel casse-croûte. Le demi, à côté, paraissait bien maigrichon. Le barman déposa le tout sur le zinc en rajoutant :
— Si le café est trop froid, je pourrai vous le faire réchauffer.
— Merci, mais ce ne sera pas la peine, je le prends toujours en début de repas.
Joignant le geste à la parole, Duval but le café d’un trait et reposa la tasse, puis entreprit de s’attaquer à la colossale collation qui encombrait le comptoir.
Le garçon qui regardait d’un air médusé ce jeune, dévorer l’énorme casse-dalle comme s’il s’agissait d’un vulgaire amuse-gueule, ne put s’empêcher de dire :
— Ah, ça fait plaisir de voir quelqu’un manger de si bon appétit, à croire que vous avez séjourné en prison !
Duval trouva l’allusion comique et répliqua d’une voix qu’il voulut la plus spontanée possible :
— Vous ne pensez pas si bien dire, je suis convoqué chez les policiers.
Le ventre rassasié, Duval ressortit tout content du bar. Hormis l’attitude du garçon, il avait apprécié l’établissement. Les sujets de conversations des habitués étaient surtout axés sur la pêche, ce qui paraissait normal dans une ville dont l’activité essentielle provenait de la mer. Un mot qui l’intriguait revenait souvent dans la bouche des clients : l’encan[iv].
Il continua de marcher vers ce qui lui semblait être le centre-ville et comprit en regardant la plaque de rue pourquoi la raison de l’enseigne, les propriétaires l’avaient tout simplement baptisé du même nom que l’avenue. Il poursuivit sa route sur encore deux cents mètres avant d’atteindre ce qu’il prit dans un premier temps pour le port. Il fut déçu, il s’attendait à mieux, en fait, il ne s’agissait que d’un bassin annexe que les Rochelais ont appelé le bassin à flot[v]. Il dut remonter le quai Valin pour apercevoir les fameuses tours. Il se renseigna sur la direction à suivre pour le commissariat. La première personne qu’il interrogea était une vieille dame qui marchait avec une canne, elle éprouva de sérieuses difficultés pour lui indiquer le chemin. Ses explications embrouillées n’éclairèrent en rien notre jeune enquêteur, tout ce qu’il retint de cette conversation était que le commissariat se situait près de la place d’Armes, alors que sur son papier il était inscrit : place de Verdun. Il n’eut pas plus de chance avec les trois voyageurs fraîchement débarqués qui n’avaient aucune idée de l’endroit où se dressait l’hôtel de police. Il faut dire à leur décharge que ce genre de lieu ne fait pas partie des sites recherchés par les touristes. Il se trouvait maintenant quai Duperré, face au Vieux-Port et bien décidé à obtenir son renseignement rapidement. Il n’avait nullement l’intention de faire le tour de la ville en tirant derrière lui ce coffre ambulant.
Il repéra parmi les nombreuses vendeuses de sardines celle qui lui semblait être la plus âgée et, par là même, la plus apte à connaître l’histoire de La Rochelle. Comme pour toutes les autres qui tenaient un stand sur le Cours des Dames, les poissons qu’elle vendait n’étaient pas étalés sur des planches posées sur des tréteaux comme on le voit lors des marchés traditionnels, non, les transactions ici se faisaient à même la charrette, facilitant ainsi la mobilité. La marchande avait un peu plus de la soixantaine. Son visage marqué par les années et le soleil attirait encore les hommes et laissait penser qu’elle avait dû en faire tourner des têtes dans sa jeunesse. Elle n’avait pas son pareil pour crier :
— Sans sel[vi], sans sel ! Monsieur, achetez mes sardines !
Il attendit un moment d’accalmie pour lui demander :
— Pardon madame, pouvez-vous m’indiquer comment me rendre au commissariat ? J’ai deux adresses et je ne sais pas laquelle est la bonne.
— Toi aussi, tu es convoqué chez les poulets ? Ils m’ont emmenée pas plus tard qu’hier, pour contrôler la validité de mon autorisation de vendre des poissons. Cela fait plus de dix ans que je m’installe à cet endroit tous les jours et c’était la première fois qu’ils m’embarquaient comme ça. Je dois dire qu’ils n’étaient pas natifs d’ici, j’ai reconnu de suite à leur accent qu’ils étaient originaires de la capitale, ils voulaient faire du zèle. En tout cas, je ne sais pas ce que tu as fait pour qu’ils te convoquent, mais le commissariat, comme tu dis, se trouve sur la place d’Armes, juste en face de la cathédrale, tu ne peux pas te tromper. Tu passes sous la grosse horloge et tu continues tout droit.
L’inspecteur, voyant à qui il avait affaire, décida de jouer son jeu.
— Sur mon billet doux, il est écrit place de Verdun et vous me parlez de la place d’Armes.
— C’est la même chose, Verdun, c’est le nouveau nom que la mairie a donné après la Grande Guerre, en hommage aux morts. Mais pour les vieilles Rochelaises comme moi, c’est toujours la place d’Armes. J’espère qu’ils ne vont pas te garder. Ce serait dommage, je trouve que tu as une bonne tête.
Duval remercia la marchande de sardines et reprit sa route en direction de la cathédrale. Après avoir disputé âprement avec les voitures le passage sous la Grosse Horloge qui menait rue du Palais, Duval eut la surprise de découvrir les arcades. Il en avait déjà vu dans plusieurs villes et notamment à Paris dans la rue de Rivoli près du Louvre, mais ici, cela donnait un petit côté médiéval qui n’était pas pour lui déplaire. Il eut un pincement au cœur en apercevant les vitrines du magasin « Aux Dames de France », juste en face du Prisunic, des images de son enfance lui revinrent en mémoire. Quelques jours avant le décès de son père, ils avaient fait le voyage à Quimper. À peine furent-ils arrivés en centre-ville que la pluie se mit à tomber. Le petit Raymond et madame Duval avaient trouvé place sous un porche, pendant que monsieur Duval était parti à la recherche d’une boutique qui vendait des parapluies. Cinq minutes plus tard, il rejoignait, tout triomphant, sa femme et son fils pour les emmener dans un magasin, dont l’enseigne : « Aux Dames de France » s’étalait en lettres rouges. Il occupait au moins trois ou quatre numéros de la rue Kéréon. Curieusement, l’inspecteur se souvenait encore de ce nom, qui était resté gravé dans sa mémoire. En voulant montrer ses progrès en lecture à son père, il avait écorché le mot Kéréon, qui dans sa bouche était devenu : crayon ! Son père l’avait repris en se moquant un peu de lui. Monsieur Duval, tout joyeux, avait acheté à sa femme un magnifique parapluie au moment où le soleil refaisait son apparition. L’inspecteur Duval allongea le pas pour éviter de se laisser envahir par les souvenirs. Sur le trottoir d’en face, il découvrit un bâtiment, tout noir aux fenêtres fermées, qui tranchait avec les autres commerces aux riches devantures. Il eut des frissons, ce sinistre endroit lui rappelait de mauvaises pensées. Son regard fut attiré par l’inscription juste à hauteur du plafond des arcades « Palais de Justice ». Il pressa le pas pour quitter ces lieux. Après quelques enjambées, Duval aperçut le toit de la cathédrale. Décidément, elle avait raison, cette brave vendeuse, en moins de dix minutes, le jeune inspecteur avait atteint la place en question. Les mots « Hôtel de police » étaient inscrits en gros au-dessus de la porte, impossible de ne pas les voir.
Devant l’entrée, plusieurs agents discutaient à haute voix et l’un d’entre eux lui intima l’ordre de changer de trottoir. Il n’eut pas le temps de s’expliquer, le commissaire sortait à ce moment-là, il poussa un juron en repérant un jeune homme tirant une énorme valise :
— Nom de D… avec tout cela j’ai oublié l’arrivée du petit nouveau !
Le commissaire se ressaisit et s’assura que personne n’avait fait attention à ses propos avant de se diriger vers l’inspecteur Duval qu’il entraîna un peu à l’écart du groupe de policiers pour lui dire à voix basse afin de ne pas être entendu de ses équipiers :
— Vous êtes bien Duval ? Je ne vous attendais pas aujourd’hui, j’avais noté demain sur mon calepin. Vous tombez mal, ou plutôt vous tombez bien, laissez votre valise dans mon bureau et venez me rejoindre, je vous attends.
Duval obtempéra sur-le-champ et entra précipitamment dans le bâtiment, risquant d’assommer au passage un collègue en ouvrant la porte. Une fois à l’intérieur, Duval se rendit compte qu’il avait omis de demander au commissaire où se trouvait son bureau, il dut se renseigner auprès d’un planton qui exigea une pièce d’identité avant de répondre à sa question. Il fut sommé d’expliquer qui il était, d’où il venait, ce qui l’énerva profondément. Il n’avait qu’une hâte, c’était de déposer cette foutue valise dans un coin. Il ressortit cinq minutes plus tard, le commissaire qui l’attendait sur le trottoir était au bord de l’implosion.
— Mais qu’est-ce que vous fichiez ? Dépêchez-vous !
— Excusez-moi ! J’ai eu droit à un interrogatoire en règle par votre secrétaire. Il ne voulait pas m’indiquer comment accéder à votre bureau.
— Ne me dites pas que vous êtes tombé sur Roger ? Je l’avais complètement oublié, celui-là, depuis le temps qu’il était en arrêt maladie, j’avais fini par l’effacer de ma mémoire. Remarquez qu’il n’est pas méchant et, dans le fond, il ne fait que son travail, vous auriez pu être un voleur.
Duval préféra ne rien répondre et emboîta le pas de cette personne qui n’avait même pas daigné se présenter. Il aurait aimé pouvoir souffler cinq minutes, mais d’un autre côté, il ne voulait pas se mettre à mal avec son supérieur. Il attendrait les explications. Pendant tout le trajet qui les mena au port, le commissaire ne desserra pas les dents. Le passage sous la grosse horloge agit comme un déclic sur le commissaire qui retrouva du coup l’usage de la parole :
— Boire une bonne bière, cela vous dit ?
Duval aurait bu n’importe quoi tellement il avait soif, alors les propos de celui qu’il prenait pour le commissaire furent les bienvenus.
— Je n’ai rien contre, merci.
Le commissaire l’entraîna dans un des nombreux bars qui se trouvaient face au port. Une fois à l’intérieur, il se dirigea au fond du café, à un endroit isolé de la clientèle, avant de s’asseoir il regarda Duval :
— Désolé de vous avoir fait marcher à cette vitesse et de ne pas m’être présenté, mais je tenais à m’éloigner du commissariat avant que les journalistes ne rappliquent. Je suis le commissaire divisionnaire François Bonnetti en charge de la Police à La Rochelle et, lorsque je vous ai dit que vous tombiez mal, c’est qu’aujourd’hui nous avons un meurtre sur les bras, ce qui ne se produit heureusement pas tous les jours ici. Les conditions dans lesquelles nous avons trouvé le cadavre et son identité vont faire la une des journaux d’une minute à l’autre. J’ai craint à tout moment de croiser un de ces gratte-papiers en quête de sensationnel. Vous verrez, Duval, dans une enquête, il n’y a rien de pire que ces foutus chercheurs de merde pour vous faire perdre votre temps. Je parle, je parle, mais asseyez-vous et faisons connaissance.
Le commissaire Bonnetti appela le garçon :
— Deux bières s’il vous plaît.
Il attendit que le serveur reparte pour poursuivre :
— J’ai lu votre demande d’affectation et votre rapport de stage. Vous avez été classé premier, c’est un bon début, mais ce n’est pas la raison principale qui m’a décidé à vous prendre dans mon service. Dans votre lettre vous ne mettez pas comme les autres, la mer, la plage, le soleil en tête de vos préoccupations, c’est cette allusion à peine voilée à Simenon et au commissaire Maigret qui a fait pencher la balance. Je suis comme vous un admirateur de Simenon. Je vous aurais bien emmené au café de la Paix, mais la proximité avec le commissariat m’en empêche aujourd’hui.
Pendant qu’il parlait, Bonnetti n’avait pas pris la peine de s’asseoir. Si Duval mesurait un mètre quatre-vingt-dix, le commissaire était de petite taille avec un ventre bedonnant, son image ne coïncidait pas avec celle que l’on se fait d’un policier. Étant jeune, son physique plaisait aux filles, il était mince, ce qui le grandissait un peu. Quant à sa taille, il ne pouvait pas être tenu pour responsable, c’était dans ses gènes et les années n’arrangeaient rien. Il devait se faire une raison, son passé était maintenant derrière lui. Pourtant, ses débuts à la PJ étaient prometteurs, il pouvait espérer terminer ses jours dans la peau d’un commissaire célèbre. Malheureusement, il suffit d’un moment d’inattention lors de l’arrestation d’un petit truand pour voir ses rêves basculer. Une balle tirée par un de ses collègues lui perfora le poumon. Les médecins n’osèrent pas se prononcer sur ses chances de survie. Grâce à l’obstination d’un chirurgien, le miracle se produisit et, après plusieurs opérations, Bonnetti finit par retrouver une vie presque normale. Il reprit ses activités professionnelles, mais dut accepter une place moins prestigieuse dans un commissariat de province. À l’époque, il avait cessé de fumer, ce qui avait entraîné une prise de poids dont il ne s’était jamais séparé par la suite.
— Vous verrez vos collègues plus tard. Je n’ai pas d’équipier capable de mener cette enquête, c’est pourquoi j’ai ajouté que votre arrivée était la bienvenue. Vous allez pouvoir m’aider, c’est l’occasion de vous ouvrir les portes de la police judiciaire. Il faut que je vous tuyaute sur ce meurtre pour autant que j’en sache, après nous nous rendrons sur les lieux du crime. Votre jeunesse est un atout pour vous fondre dans le paysage.
Duval n’en croyait pas ses oreilles, son chef à Paris, lui avait dit :
— Tu as tort de choisir La Rochelle, tu devrais rester en région parisienne, pour ta carrière c’est beaucoup mieux. Là-bas tu verbaliseras les nudistes et sombreras dans la routine de province. Les vraies histoires, elles sont ici, ou alors à Marseille, mais attention, dans cette ville, il faut être taillé dans du marbre pour ne pas franchir la ligne rouge.
Raymond n’avait pas suivi les conseils de son supérieur. Dans le train qui l’amenait à La Rochelle, il avait repensé à ces paroles et s’était inquiété en se demandant si celui-ci n’avait pas raison. Décidément cette mort tombait à pic pour lui.
Bonnetti attendait une réponse de Duval, il crut un moment que ce dernier s’était assoupi, après une journée de voyage, c’était plausible. Un bref regard sur le jeune homme lui démontra qu’il n’en était rien. Alors, il patienta.
Duval sortit de sa rêverie, les propos du commissaire méritaient une explication, il se devait de parler.
— Je réfléchissais à ce que m’avait annoncé mon chef lorsque j’évoquais La Rochelle comme affectation, il m’avait rétorqué que je faisais une erreur en venant m’enterrer ici. Je suis persuadé qu’il avait tort, une affaire criminelle à résoudre le premier jour, c’est inespéré !
— Ne t’emballe pas, petit ! Cette affaire, comme tu dis, elle est loin d’être élucidée. Tu ne vas pas avoir beaucoup d’aide. Ici, des meurtres, il n’y en a pas souvent, les deux derniers en date ont été confiés à Paris. Je ne veux pas que ce dicton, « jamais deux sans trois », soit confirmé cette fois-ci. Allez petit ! Dépêche-toi de finir ta bière, nous avons trop fait attendre notre client.
Duval se demandait si le terme client s’appliquait au mort. Qu’il le souhaite ou non, à partir de maintenant, il devrait s’y faire, les cadavres feront désormais partie de son univers.
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[i] Gare d’Austerlitz. Au XIXe l’infrastructure ferroviaire pèse lourd dans le budget de l’État, c’est pourquoi le pouvoir en place concède à des compagnies privées la construction et l’exploitation des lignes. L’essentiel des liaisons converge vers Paris. Chaque compagnie se voit attribuer un secteur et chacune d’elle érige sa propre gare dans Paris. Le secteur sud-ouest est attribué à la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans qui bâtit la gare d’Austerlitz, pour accueillir ses voyageurs dans la capitale. La première liaison ferroviaire « La Rochelle Paris » date de 1857 avec l’inauguration le 6 septembre de la gare de La Rochelle P.O. En 1883, la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans est reprise par les Chemins de fer de l’État. Le trafic se développe et comme la gare construite en 1857 ne répond plus aux exigences, l’état décide d’édifier une nouvelle gare plus proche du centre de la ville. La construction débute en 1909, elle fut interrompue pendant la guerre de 14 18, elle ne verra son achèvement qu’en 1922. De l’origine à 1993, date de la mise en place des TGV, les liaisons La Rochelle Paris se feront à partir de la gare d’Austerlitz. Le TGV change les habitudes, la gare Montparnasse est choisie, pour accueillir les rames des lignes à grande vitesse qui desservent Nantes et Bordeaux. Pendant quelques années, les TGV et les trains classiques coexisteront, obligeant les voyageurs à jongler avec les deux gares parisiennes, puis, petit à petit, la modernité l’emporte pour aboutir en 2010 à la suppression des derniers trains omnibus en partance de Paris.
[ii] Morphée est le dieu des rêves, il est le fils d’Hypnos, dieu du sommeil et de Nyx, déesse de la nuit. Il donnait le sommeil en touchant les personnes avec des pavots soporifiques. Tomber dans les bras de Morphée signifie dormir profondément.
[iii] Les premières valises à roulettes Delsey datent de 1972, le concurrent Samsonite ne sortira son premier modèle qu’en 1974. Le livre fait référence à un petit fabricant qui aurait été précurseur en la matière, comme cela se passe bien souvent. Je n’ai malheureusement pas retrouvé le nom de cette petite société. Avant, il existait depuis fort longtemps des chariots, sur lesquels on posait la valise et qui permettaient d’obtenir le même résultat.
[iv] L’encan, ce mot, désigne une vente aux enchères. Jusqu’à une époque récente, l’encan à La Rochelle était un espace réservé à la filière « poisson ». Des hommes et des femmes y travaillaient pour trier et vendre aux mareyeurs les poissons que les marins pêcheurs rapportaient dans les cales des bateaux. Ces poissons étaient ensuite revendus aux détaillants après préparation et conditionnement. Dans les années 1970, le tonnage de pêche dépasse les 25 000 tonnes pour tomber à 8 500 en 1989, deux ans avant le transfert des installations à Chef de Baie en 1991. Plusieurs livres retracent la vie à cette époque. Je vous recommande tout particulièrement le numéro « c’était l’encan, La Rochelle » de l’association Paroles de Rochelais consacré à ce sujet (NDLR).
Aujourd’hui ce lieu de vie professionnelle a fait place au tourisme et à la culture avec un ensemble de magasins et de salles de concert et réunion, qui, pointe de nostalgie, évoque un lien avec le passé en s’appelant l’Espace Encan.
[v] Bassin à flot intérieur ou bassin des Yachts. Le port de La Rochelle à l’origine ne comportait qu’un seul bassin, appelé le Havre d’échouage. En 1778, les ingénieurs Leclerc et Lescure de Bellerive firent creuser le bassin à flot intérieur dont la construction s’acheva en 1808. Par la suite un troisième bassin, appelé bassin à flot extérieur, fut rajouté, avant de décider la construction du port de La Pallice.
[vi] Sans-sel, nom donné à La Rochelle aux sardines fraîches que les femmes de marins vendaient sur des charrettes. Ces sardines étaient très prisées des ménagères. L’été ce type de vente dans le quartier du port attirait les touristes.