Je m’appelle Hans Schmitt, je suis Allemand et, cinquante ans après la Seconde Guerre mondiale, je revendique ma nationalité avec une fierté non dissimulée. Je suis le fils d’Edmund et le petit fils de Frantz et je n’ai pas honte du passé de mes ancêtres, contrairement à beaucoup de mes compatriotes qui sont atteints d’amnésie dès qu’il s’agit d’aborder les années sombres de la période 39-45 et des exactions d’Adolf Hitler, comme si cette époque n’avait jamais existé.
Notre famille est maudite depuis plusieurs générations et je sais que je n’échapperai pas au triste sort de mes aînés. J’ai acquis depuis longtemps la certitude que nous sommes victimes d’une malédiction. Nos ennuis remontent au début de la guerre de 1870 peu de temps après que ma famille, qui avait appartenu durant des décennies au monde des modestes, est devenue soudainement riche. De là, à croire que nous n’étions pas faits pour vivre dans l’opulence ou que cet argent, dont j’ignore la provenance, se vengeait comme l’affirmait mon père. Certains disaient en parlant de nous que nous méritions notre sort. Ils pensaient bien évidemment au dicton populaire qui assure que le bien mal acquis ne profite jamais.
Je suis aujourd’hui persuadé que tous les événements de ma vie étaient déjà inscrits dans les gènes de mon père avant ma naissance et j’appris à mes dépens qu’il n’est pas possible de lutter contre l’hérédité. Si cette situation prête à sourire et ne plaide pas en ma faveur, ne vous interrogez pas pour autant sur ma santé mentale et tranquillisez-vous, je vais bien. Je n’essaye nullement de me dédouaner en prétextant une quelconque maladie qui me priverait de tout discernement.
Je n’ai pas connu mon grand-père ou si peu et mon père est mort lorsque j’avais quatre ans. Les seuls souvenirs que j’en ai conservés se résument à la journée de mon dernier anniversaire passé avec lui. Tout ce que je vais vous raconter, je l’ai appris de ma grand-mère et lu dans des lettres.
Mon histoire est très liée à celle de mon pays et vous ne comprendriez pas ce qui poussa mes ancêtres à agir ainsi au cours de ces quatre-vingts dernières années si je ne replace pas le récit dans le contexte de l’époque et décrive les grands événements mondiaux qui ont conduit mon grand-père Frantz à se retrouver en 1944 à Royan en France.
Lorsque ma famille hérita en 1882 de la fortune et des titres de leurs voisins, mes aïeux, Carl, Emma et Klaus, leur fils, quittèrent la Bavière pour se rapprocher de la frontière française au cas où ils seraient obligés de fuir l’Allemagne pour échapper à la colère des enfants de feux leurs bienfaiteurs qui s’estimaient dépossédés.
Je ne sais rien de la façon dont ils obtinrent cette fortune. J’en conclus que ce n’était certainement pas d’une manière très honnête à voir les précautions dont ils s’entourèrent tout au long de leur vie. Ils gardèrent le secret jusque dans la tombe.
Mais ne brûlons pas les étapes et revenons en 1882 ; cette année-là, après un long voyage, mes ancêtres posèrent leurs valises dans un petit village près de Karlsruhe, capitale du grand-duché de Bade. Cette commune avait l’avantage d’être située aux portes de l’Alsace, territoire annexé dix ans plus tôt, après la défaite des Français en 1871. Avec l’argent de leur héritage, ils rachetèrent une ferme pour exercer le métier qui était le leur depuis plusieurs générations.
Carl, mon trisaïeul, avait embrassé la condition paysanne plus par tradition que par passion. À la naissance de Klaus, il jura en son for intérieur de tout faire pour que celui qui lui succédera un jour obtienne un rang et une position dans la société plus en rapport avec ses convictions. Il encouragea son fils à poursuivre des études et se préoccupa de lui trouver une âme sœur. Il était persuadé que l’union avec une demoiselle fortunée ferait son bonheur. Il affectionnait parmi ses relations un notable du village qui rassemblait toutes les conditions. Il possédait une entreprise rentable et avait une fille en âge de se marier. Carl convainquit sa femme Emma d’inviter à dîner le couple et leur fille Éva. Klaus n’éprouvait aucun sentiment pour celle qui lui était promise et n’entendait nullement l’épouser. Il en fit part à son père, mais celui-ci s’obstinait dans son idée et le menaça de lui couper les vivres s’il refusait. Le fils, par peur de se retrouver privé de tout subside, se fiança avec Éva en juin 1898.
Alors que, pendant dix-sept ans, ma famille avait joué la discrétion et espérait faire perdurer cette situation, mon ancêtre Carl contracta au cours de son quarante-cinquième été une maladie grave qui l’obligea à passer la main à son fils Klaus. Frappé en pleine force de l’âge, son orgueil en prit un coup et, très vite, il se mit à sombrer dans la dépression.
Klaus fréquentait à cette époque la faculté de Frankfort, il interrompit sa scolarité pour se voir confier les rênes de l’exploitation. Ses parents avaient choisi l’université de Frankfort, plutôt que celle de Munich, trop proche de leur ancienne adresse.
Depuis un an, Klaus repoussait régulièrement la date fatidique de la cérémonie, prétextant qu’il devait terminer ses études avant de convoler en justes noces. Pourtant, Éva était un beau parti, elle était la seule héritière, mais, pour Klaus, l’argent ne faisait pas tout. Il reprochait à sa promise d’avoir un physique ingrat alors qu’il rêvait d’épouser une femme ravissante. Son père, qui l’incitait depuis des mois à se marier, joua sur la corde sensible en mettant en avant sa mort prochaine. Pour ne pas le peiner davantage, son fils accepta que la cérémonie ait lieu en septembre. Trois semaines après, son père s’éteignit au milieu de la nuit, prenant toute sa famille au dépourvu, car, les jours précédents, il semblait sur la voie de la guérison. Bien que cette mort paraisse suspecte, le médecin opta pour la thèse du suicide et délivra le permis d’inhumer. Des bruits s’élevèrent dans le voisinage pour critiquer le laxisme de la police. Les soupçons se portèrent sur deux étrangers qu’on avait vus roder dans le village la veille du décès.
Klaus, de nature volage, eut de nombreuses liaisons au cours des premières années de sa vie de couple. Si Éva, qui aimait profondément son mari, en fut affectée, jamais elle ne lui en fit reproche et, en juillet 1902, elle eut la joie de constater qu’elle attendait un enfant. Elle accoucha au mois de mars 1903 d’un garçon de quatre kilos qu’ils nommèrent Siegfried. Les parents d’Éva se désolaient de ne pas avoir d’autres héritiers. Toutes les tentatives se soldèrent par des fausses-couches et au moment où tous avaient accepté cette situation, la vie réserva à Éva une divine surprise. Alors qu’elle se croyait malade, le médecin, appelé en urgence, lui apprit qu’elle ne souffrait d’aucune allergie, et qu’elle était tout simplement enceinte.
Mon grand-père Frantz naquit en 1913, un an avant le début du Premier conflit mondial. Il connut dans sa prime jeunesse les affres de la guerre et son cortège de privations. L’armistice de 1918 laissa un goût amer à tous les Allemands et marqua profondément ce petit garçon de cinq ans aux yeux bleus et aux cheveux blonds qui ne rêvait que de revanche.
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Au moment de déclencher les hostilités en août 1914, nos gouvernants sont persuadés que l’issue nous sera favorable. Ils n’ont aucun doute que l’Allemagne sortira vainqueur et touchera des indemnités, comme en 1871. Dans ces conditions, peu importe que le pays s’endette pour financer l’équipement des armées si cela permet de gagner la bataille, même si cette politique engendre de l’inflation. Il sera toujours temps une fois le traité paraphé par les perdants d’assainir les comptes du Reich.
Durant toute l’année 1917, le haut commandement croit encore en la victoire, malheureusement, début 1918, les forces ennemies prennent le dessus et l’entrée en guerre des Américains aux côtés des Français et des Anglais ruinent nos derniers espoirs. La réalité tourne au cauchemar. Le 11 novembre 1918 à cinq heures quarante-cinq du matin, nous signons l’armistice, contraints et forcés. Humiliation suprême, la scène se déroule dans le wagon personnel du général Foch au milieu de la forêt de Compiègne à un point nommé le carrefour de Rethondes. Les belligérants mirent plus de six mois pour rédiger le traité de Versailles qui imposait des sacrifices énormes à notre pays. Tous les germes de la revanche figuraient noir sur blanc dans cet acte que nous avons été obligés d’accepter pour éviter une guerre civile.
La défaite porta un coup fatal au deuxième Reich et, le 9 novembre 1918, Guillaume II, empereur d’Allemagne et roi de Prusse, abdiquait, laissant ainsi le pouvoir vacant. Nos concitoyens se dotèrent d’une assemblée constituante, appelée la République de Weimar, du nom de la commune où furent votés les textes de ses lois fondatrices. Alors que la peur de voir l’Allemagne devenir communiste était dans tous les esprits, non seulement chez mes compatriotes, mais aussi parmi nos voisins européens, cette république naissante semblait être un compromis satisfaisant aux yeux du monde occidental. Cependant, la tâche était trop lourde pour cette jeune démocratie et, très vite, elle s’avéra incapable de remettre sur pied l’économie et procurer du travail aux habitants. L’inflation s’envola dès 1919 pour atteindre en 1923 des proportions inégalées dans le passé. Au premier janvier de cette année, le dollar qui valait 18 000 marks dépassait en novembre, soit moins d’un an plus tard, la somme astronomique de 4 200 milliards. Non, ami lecteur, il ne s’agit pas d’une faute d’impression aussi invraisemblable que cela puisse paraître, les prix étaient libellés en milliards. Les fortunes fondirent en quelques mois. Celle de ma famille vit son montant amputé des trois quarts en moins d’une année et mes arrière-grands-parents remercièrent le ciel de ne pas être complètement ruiné. La colère grondait dans le pays.
Notre peuple se sent humilié. La classe politique dans son ensemble n’a pas tenu ses promesses et un homme sorti de nulle part commence à faire entendre une musique différente. Il a pour nom, Hitler, deux syllabes faciles à retenir et à chacun de ses meetings, la foule de plus en plus nombreuse scande « Heil Hitler » en l’accompagnant d’un salut du bras et de la main tendue. Le signe de ralliement des fascistes. Cet inconnu d’origine autrichienne milite dans les rangs de l’extrême droite. Il défend avant tout la race germanique et s’attaque à tous les étrangers et particulièrement aux juifs qu’il traite de profiteurs. Un sentiment nationaliste qui plaît à une majorité d’Allemands. Hitler tente avec ses amis un coup d’État en 1923. À l’issue de ce putsch manqué, il échappe à la mort de justesse, trois jours après, il est incarcéré. Accusé de haute trahison, il est condamné à 5 ans de détention, mais, curieusement, il ne purgera que treize mois. C’est du fond de sa cellule de Landsberg qu’il rédige son fameux ouvrage Mein Kampf, dans lequel il décrit point par point ce qu’il fera une fois qu’il aura pris le pouvoir.
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Après sa libération de prison, Hitler ne parvient pas à retrouver rapidement sa popularité. Il est interdit de parole dans de nombreux États jusqu’au 5 mars 1927. Il transforme le NSDAP (parti national-socialiste des travailleurs allemands, plus connu sous le nom de NAZI). Il devra attendre 1933 pour obtenir un score lui permettant de devenir chancelier.
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En 1923, mon grand-oncle Siegfried quitta l’exploitation familiale pour étudier le droit à Paris. Il n’adhérait pas aux liesses populaires qui séduisaient la majorité des concitoyens et ses parents hâtèrent son départ en France avant qu’il ne fasse l’objet d’une arrestation. Frantz, qui avait des idées opposées à son frère s’enrôla dans les jeunesses hitlériennes dès leur création en 1926, autant par conviction que par opportunisme alors qu’il n’avait pas encore quatorze ans. Son zèle et son dévouement furent vite reconnus en haut lieu, et à vingt ans, il intégrait la petite sphère, très prisée, des dignitaires du parti avec pour mission de contrôler ses congénères. Une position confortable et enviée de ses camarades qui le jalousaient secrètement.
En 1929, le monde traversa une récession sans précédent qui n’épargna pas l’Allemagne et qui ne fit qu’attiser la haine de nos concitoyens envers le monde de la finance et de ses représentants.
Le 30 janvier 1933, Hitler accéda au pouvoir après des élections légales. Le sentiment anti-juif se répandit dans la population, on leur reprochait la défaite de 1918 et la crise économique de 1929, deux événements majeurs pour lesquels ils n’y étaient pour rien.
Pour ses vingt ans, les parents de Frantz lui offrirent, en guise de cadeau d’anniversaire, un appartement dans le centre de Karlsruhe. Cet éloignement était souhaité autant par Frantz, qui rêvait de vivre en ville que par sa mère, qui trouvait les amis de son fils, un peu trop encombrants. Les voisins se plaignaient des pratiques musclées de ces hôtes qui ne respectaient pas les règles de la démocratie.
À l’approche de Noël 1935, mon grand-père rencontra Rosa, une étudiante en deuxième année d’histoire, lors d’un rassemblement pour la jeunesse. Elle était âgée de dix-neuf ans et désireuse comme lui d’effacer les insultes que l’Allemagne avait subies. Elle faisait confiance au Führer pour redonner à son pays la place qu’il méritait. Sur ce point, elle était en désaccord profond avec ses parents qui, depuis qu’ils avaient lu Mein Kampf, craignaient que le maître de l’Allemagne ne mette à exécution ses écrits et s’en prenne un jour à eux à cause de leur origine juive. Rosa avait beau leur dire qu’ils n’étaient pas concernés par ces théories qui avaient été rédigées dix ans auparavant, que ce livre n’était qu’une erreur de jeunesse et ne correspondait plus aux idées du dirigeant actuel, elle peinait à les convaincre et même à se convaincre. Au fond, elle n’était pas aussi rassurée qu’elle l’affirmait et ne restait pas indifférente aux légendes qui se colportaient dans la communauté israélite.
Lors de sa première rencontre, si Rosa fut séduite par son humour et son physique, elle ne ressentit pas les symptômes du coup de foudre, contrairement à Frantz qui en tomba immédiatement amoureux. Il volait sur un petit nuage. S’il était totalement sous le charme et la beauté de cette jeune fille, il était surtout impressionné par son intelligence et ses connaissances. Il sut de suite qu’elle deviendrait sa femme.
Devant son insistance, elle accepta de le revoir. Il se montra patient et prit le temps de lui faire la cour. Cette attitude plut beaucoup à Rosa, qui était de tempérament romantique. Un jour, il franchit le Rubicon en lui parlant de fiançailles. L’idée de se marier avec un membre du parti inquiétait Rosa et la rassurait à la fois. Elle voyait dans cette union un moyen de mettre sa famille à l’abri des éventuelles exactions.
Il voulait tout savoir d’elle. Elle lui expliqua qu’elle était née à Strasbourg en 1916 à l’époque où l’Alsace appartenait à l’Allemagne et, lorsqu’en 1918, elle fut rattachée à la France, ses parents choisirent de s’exiler de l’autre côté du Rhin, car ils considéraient que leur avenir serait meilleur en Allemagne qu’en France, dont ils ne maîtrisaient pas la langue. Ils se fixèrent à Karlsruhe à cause de la proximité avec Strasbourg. Ils avaient encore la nostalgie de l’Alsace. Frantz tiqua un peu en découvrant que son patronyme avait une consonance judaïque, cela pourrait lui être reproché, mais il était tellement amoureux qu’il ne se préoccupa pas de cette situation, d’ailleurs, après la cérémonie, elle deviendrait madame Schmitt. Jusqu’à présent, il s’était bien gardé de présenter Rosa à ses relations et bien lui en prit, car, en lisant les notes qu’ils recevaient de l’état-major, il tomba sur un rapport qui lui fit froid dans le dos. Une jeune femme venait d’être arrêtée, au seul motif qu’elle se prénommait Rosa. Il ne suffisait pas qu’elle change de nom, mais aussi de prénom. Il lui expliqua les risques auxquels ils s’exposaient en continuant à se voir. Elle lui proposa d’utiliser Edma, son deuxième prénom. Pour Frantz, cela convenait à ravir, il connaissait la femme d’un haut dignitaire qui s’appelait ainsi. Il fut rassuré quand il s’aperçut qu’Edma ne figurait pas sur la liste des prénoms suspects.
Depuis qu’il fréquentait Rosa, il tremblait en pensant à leur avenir. Qu’adviendrait-il le jour où la véritable identité de sa femme serait rendue publique ? Il était trop engagé pour faire marche arrière et n’en éprouvait pas l’envie. S’il devait l’épouser, cela ne pouvait se faire que dans le secret le plus absolu. La vie des parents de la jeune fille était en sursis et ils représentaient un péril pour le jeune couple. Depuis plusieurs mois, les rafles s’intensifiaient. Tôt ou tard, ils seraient arrêtés et leur secret serait vite découvert. C’est alors qu’il échafauda un plan pour les sauver tous les quatre d’une fin tragique. Il convainquit ses futurs beaux-parents de quitter l’Allemagne au plus vite. Ceux-ci suggérèrent de retourner à Strasbourg, heureusement, Frantz les décida à s’exiler aux États-Unis. Il leur expliqua que le sentiment de revanche chez les Allemands était si fort que d’ici un an ou deux les hostilités reprendraient, l’Alsace serait reconquise et leur sécurité ne serait pas plus assurée de l’autre côté du Rhin, l’avenir lui donna mille fois raison.
Frantz proposa à Rosa d’accompagner ses parents en lui promettant de la retrouver dès que la situation le permettrait. La jeune fille refusa de le quitter. Elle accepta de changer d’identité pour épouser l’homme de sa vie. Elle devint Edma Garner, la fille d’un couple de commerçants strasbourgeois qui étaient morts dans un incendie en 1917. La fillette demeurait à l’époque chez des voisins. Avec la fin de la guerre et la destruction partielle des archives municipales, il ne fut pas très compliqué pour un faussaire de fabriquer des faux papiers plus vrais que nature.
Il épousa Edma Garner au mois de mai 1936 en toute intimité. Moins de dix personnes furent conviées à la cérémonie. Même ses parents ignoraient tout du passé de leur belle-fille. Son frère, qui vivait à Paris, déclina l’invitation. Aux yeux de tous, Edma était une petite orpheline née d’une famille catholique qui l’avait baptisée à la naissance.
Une fois marié, Frantz fera tout pour protéger le secret. Il déclarait à ses amis et collègues qu’elle était de santé fragile, une bonne raison pour ne pas la convier dans les réunions politiques.
Rosa vouait un amour sans faille à Frantz, elle lui était reconnaissante d’avoir sauvé ses parents en les mettant à l’abri. Elle mesurait le risque qu’il avait pris sans se soucier des conséquences s’il avait été surpris par un membre du parti.
Le 7 novembre 1938, deux jours avant la nuit de Cristal[i], les parents de Frantz sont retrouvés sans vie à leur domicile. Ils ont été étouffés à l’aide d’un sac. Les corps ne présentaient pas de blessures ou de signes prouvant qu’ils avaient cherché à se défendre, ce qui sous-entendait qu’il y avait au moins deux agresseurs. Soit, les meurtriers étaient des familiers, soit ils s’étaient cachés et avaient attendu le moment propice pour procéder à une attaque-surprise. Les coupables ne seront jamais arrêtés. Les enquêteurs considérèrent qu’il s’agissait d’un règlement de comptes après avoir découvert dans le salon un mot des assassins sur lequel il était écrit à l’encre rouge :
« Ainsi finissent les charognards qui dépossèdent les honnêtes gens ».
Les policiers conclurent que les descendants des héritiers s’étaient vengés et que les agresseurs avaient quitté l’Allemagne. Pour moi, cette théorie est peu vraisemblable. Pourquoi auraient-ils attendu plus de soixante ans pour faire justice ? Il faut plutôt chercher l’explication dans la violente dispute qui opposa Frantz à ses parents, comme je pus le lire dans une lettre qu’il avait adressée à Rosa en octobre 1944. Sans avouer le meurtre, il reconnaissait s’être emporté contre son père lorsque celui-ci le menaça de signaler aux autorités les origines de sa belle-fille. Il ne comprenait pas comment son père avait découvert leur secret et espérait qu’il n’avait mis personne d’autre dans la confidence. Pourquoi avait-il patienté tout ce temps avant d’en parler à sa femme ? Le souci de soulager sa conscience ?
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En 1939, la guerre éclate. Frantz, grâce à sa position dans le parti, n’est pas envoyé au front. Il passe les premières années du conflit à Karlsruhe, où il vient d’être nommé au grade de Gruppenführer (chef groupe ou lieutenant général). Une distinction qui lui donne des pouvoirs immenses sur la population. Il est craint autant des civils que des officiers de l’armée. Ses ennemis n’osent pas l’affronter et heureusement pour lui qu’aucun d’entre eux ne soupçonne sa femme d’être d’origine juive.
Après les déboires de nos armées en Russie et l’arrivée des troupes américaines en Afrique du Nord, le haut commandement de notre pays s’attendait à une offensive des Américains en Europe et plus particulièrement en France. Les membres de l’Assemblée sous la pression du Führer rédigèrent un texte connu sous le nom de directive de mars 1942 et chargèrent le général Rommel d’organiser la défense des côtes de l’Atlantique. La tâche paraît démesurée et, devant l’ampleur des travaux, l’Allemagne, qui manque cruellement de main-d’œuvre depuis que la majeure partie des hommes valides sont affectés dans l’armée, viole délibérément les conventions de Genève qui stipulent que les prisonniers ne peuvent travailler. Elle transforme des milliers de détenus en ouvriers du bâtiment. Sous la contrainte, ils construisent des enceintes, des bunkers, des casemates et installent des batteries d’artillerie sur tout le littoral allant de la Norvège au sud de la France. Le fameux mur de l’Atlantique si cher à Hitler devint ainsi réalité.
Au bout de trois années d’occupation, nos officiers avaient pour la plupart sympathisé avec la population locale et cette bienveillance qui s’était établie ne semblait pas de nature à enchanter les hautes autorités. Elles reprochaient à leurs militaires cette clémence avec l’ennemi qui les empêchait de lutter efficacement contre les réseaux de terroristes que les Français appelaient élégamment résistants. Les SS chargés des interrogatoires se plaignaient dans leur rapport de la mollesse des officiers, qui avaient, selon leur dire, un cœur de jeune fille au lieu d’avoir une âme de combattant. Il était temps d’injecter du sang neuf.
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L’état-major recherchait des hommes de confiance et c’est au vu de ses états de service et de sa loyauté envers le parti que mon grand-père fut affecté en avril 1944 à la garnison de Royan en Charente-Maritime. Il n’avait jamais entendu parler de cette commune et fut agréablement surpris d’apprendre qu’elle abritait une station balnéaire très à la mode dans les années d’avant-guerre. Il pensait juste qu’il s’agissait d’une des plus importantes forteresses du mur de l’Atlantique. Une pièce majeure dans la défense des côtes.
Il prit cette nomination comme un honneur que lui faisait le Führer. Il était persuadé que cette mission serait de courte durée et que, quelques mois plus tard, il reviendrait à Karlsruhe. La suite en décida autrement.
Pour Rosa, ce départ fut un véritable déchirement, elle n’avait plus de famille et ses anciens amis s’étaient exilés à l’étranger ou déportés dans des camps. Quand Frantz lui dit au revoir sur le quai de la gare, elle ignorait qu’elle attendait un heureux événement.
Le rôle de Frantz consistait à mettre un terme aux sabotages qui freinaient l’avancée des travaux. Il prit très à cœur sa tâche et se fit une réputation qui lui vaudra par la suite d’être condamné à mort par contumace lors du procès de Nuremberg pour crime contre l’Humanité. Frantz se souciait peu de ce que retiendrait l’histoire contre lui, il avait une mission à accomplir et il n’entendait pas s’y soustraire. Compte tenu de son zèle, il pensait obtenir une permission en décembre au moment de la naissance de son premier enfant.
Le trajet de Karlsruhe à Royan nécessita plus de deux jours. Dans chaque gare où le convoi s’arrêtait, des militaires contrôlaient scrupuleusement l’identité de tous les voyageurs et rares étaient ceux qui passaient à travers des mailles du filet. Certes, ces procédures s’avéraient efficaces, seulement la durée en était augmentée d’autant.
En consultant ses billets, Frantz eut la surprise de constater qu’il devrait patienter six heures à Paris avant de prendre la correspondance pour Royan via La Rochelle. Il se dit que cette pause tombait à pic, il disposait d’un moment de répit pour visiter la capitale et acheter des souvenirs qu’il offrirait à Rosa.
Dès qu’il mit un pied sur le quai de la Gare de l’Est, il comprit qu’il devait tirer un trait sur son projet. Un général en uniforme d’apparat, accompagné de son garde du corps, l’attendait. L’orgueil de Frantz s’en trouva flatté, jamais il n’aurait imaginé un pareil accueil, preuve qu’il était devenu une personnalité.
— Vous êtes le Gruppenführer Frantz Schmitt ?
— Oui, mon général.
— Je me présente : général Kerning ! j’ai été prévenu de votre mission à Royan, hier soir, je suis là pour faciliter votre transfert à la gare d’Austerlitz. Votre train est prévu dans six heures. Vous avez une position dans notre parti qui fait de vous une cible idéale pour les terroristes.
Dans le hall, Frantz croisa un nombre impressionnant de militaires allemands. Si certains étaient en transit, beaucoup d’entre eux étaient chargés du service d’ordre. Ce qui étonna le plus Frantz fut le calme qu’affectaient les Français au milieu de ces troupes d’occupation. Il en fit part au général.
— Ne vous fiez pas aux apparences, car, même si une grande partie de la population collabore avec nous, nous devons, comme dit le proverbe, nous méfier de l’eau qui dort. Pour éviter tout risque d’attentat, nous fuirons les transports en commun. La semaine dernière, des terroristes ont placé une bombe dans le métro. Heureusement, notre ministre de la culture qui était visé n’a pas été touché. Nous utiliserons ma voiture.
— Général, puis-je vous demander une faveur ?
— Évidemment, je suis à votre service.
— J’avais pensé qu’avant de prendre mon train, j’aurais le temps d’acheter quelques cadeaux pour ma femme. Paris reste, pour beaucoup d’Allemandes, la capitale du luxe et de la mode.
— Ne vous inquiétez pas, je vais donner des ordres à mon garde du corps, il se chargera de quelques emplettes qu’il fera parvenir à votre épouse, vous n’avez qu’à remplir une petite carte qu’il joindra aux paquets.
Frantz comprit qu’il n’aurait pas une minute de libre. Il remercia le général et fit contre mauvaise fortune bon cœur.
À Royan, le Gruppenführer Schmitt fut accueilli par l’amiral Von-de-la-Ferrière en personne qui tenait à faire honneur à un proche du Führer. Après une courte cérémonie à l’hôtel du Golf où il fit la connaissance des principaux officiers, l’amiral conduisit son hôte à son appartement. Von-de-la-Ferrière avait tenu compte de la demande du Gruppenführer, qui ne souhaitait pas loger à Pontaillac avec les autres membres de l’état-major, en prétextant que cette proximité poserait rapidement des problèmes. L’amiral, convaincu par ses arguments, lui réserva une magnifique villa avec vue sur l’océan sur le boulevard Frédéric Garnier, au sud de la ville, en limite de la commune de Saint-Georges-de-Didonne. C’était pour Frantz sa première rencontre avec l’Atlantique, le spectacle qui l’attendait l’enchanta. Le soleil brillait de tous ses feux et la température dépassait les 25 degrés. Il resta près d’une heure, assis sur le sable, à contempler le mouvement des vagues. Dans ce décor de rêve, il ne manquait plus que la présence de son amour à ses côtés pour être véritablement heureux.
« Si seulement Rosa avait pu m’accompagner » pensa-t-il. Dès que cette foutue guerre sera finie, je l’emmènerai ici. Avec l’argent que j’aurai amassé, nous n’aurons aucun souci jusqu’à la fin de nos jours.
Frantz parlait mal le français, un handicap auquel il comptait remédier, car il n’avait aucune confiance dans les interprètes. Il passa plusieurs journées à arpenter la ville et les fortifications afin de repérer les éventuelles failles du système de surveillance. Il fit doubler le nombre de canons qui assuraient la défense sur la Côte-Nord à l’extrémité de la pointe d’Arvert. Ce n’était pas ce qui l’inquiétait le plus, il se préoccupait surtout de l’ambiance bon enfant qui régnait dans la station. Les soldats fraternisaient avec la population, ce qui était contraire aux consignes des SS. Il découvrit avec colère que des jeunes de la Wehrmacht jouaient au football avec les gamins du quartier. Comment, dans ses conditions, se faire craindre et respecter ? Il était temps qu’il reprenne les choses en main. Il écrivit une lettre à Rosa pour la rassurer. Edma et Rosa, les deux prénoms s’entremêlaient, se superposaient et sa grande peur était qu’un jour il l’appelle Rosa devant les autres.
Edma, ma chérie.
Cela fait deux jours que je suis à Royan. Les habitants ont baptisé leur ville la perle de l’Atlantique et au moins, sur ce sujet, je suis d’accord avec eux. J’ai pris le temps de faire le tour de la commune. Les villas qui bordent l’Atlantique sont magnifiques. À croire que les constructeurs s’étaient lancé des défis, comme s’ils participaient à un concours de beauté, quant à l’ancien casino de Royan, c’est un véritable chef-d’œuvre de l’architecture de la fin du XIXe siècle. La municipalité l’a transformé en Palais des congrès en 1938. Nous l’avons réquisitionné pour en faire le mess de la Kriegsmarine. J’y ai déjeuné hier midi, ils servaient du poisson comme je n’en ai jamais mangé. Je t’y emmènerai dès que nous aurons gagné la guerre. Les officiers sont hébergés à Pontaillac, le quartier résidentiel de Royan et Dieu merci, j’ai pu échapper eu égard à ma fonction au sort qui m’y attendait. L’amiral conscient que ma fonction nécessitait un régime de faveur m’a logé dans une villa à l’autre extrémité de Royan. Elle est située sur le boulevard Frédéric Garnier et ressemble plus à un château qu’à une maison de chez nous. J’ai hâte que tu puisses me rejoindre.
Ne crains rien pour ma sécurité, on m’a affecté un aide de camp et trois gardes du corps.
On frappe à ma porte, il faut que je te laisse, ma chérie. Je t’aime.
Frantz
Quand Frantz apprit deux mois plus tard que sa femme était enceinte, il devint fou de bonheur et, ce soir-là, pour la première fois de sa vie, il fit preuve de clémence en ne condamnant pas les deux jeunes qui venaient d’être arrêtés. Il souhaitait crier à tue-tête son enthousiasme et annoncer à tout le monde qu’il allait devenir père de famille. Le règlement l’empêchait d’agir ainsi, il se souvint qu’un officier SS ne devait en aucun cas faire part de ses sentiments et manifester sa joie en public. Il craignait que cette nouvelle le rende plus humain aux yeux de la population locale et il n’avait aucune envie de passer pour un tendre et voir son crédit s’entacher auprès du pouvoir. Déjà, la mansuétude qu’il avait éprouvée pour les deux gamins avait été interprétée comme un signe de complaisance, il ne pouvait se permettre de multiplier les actes d’indulgence.
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Hitler s’attendait à un débarquement des Alliés en France et même en son for intérieur, il le souhaitait. Il était certain que, grâce au mur de l’Atlantique, son armée serait capable de repousser l’ennemi et l’affaiblirait considérablement pour plusieurs mois, ce qui autoriserait ses généraux à transférer des forces sur le front est pour contenir les Russes et disposer de temps pour mettre au point la bombe nucléaire.
Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, des avions alliés embarquent à bord de planeurs des militaires de la sixième division aéroportée britannique. Les hommes sont largués sur le flanc est du canal de Caen par vagues successives. Il est minuit quinze lorsque les premiers parachutistes se posent sur le sol de Normandie et se fondent dans le décor à un moment où notre état-major ne s’y attendait pas. Rommel et Hitler ne sont prévenus qu’à neuf heures du matin.
Le Führer, contre l’avis de certains de ses généraux, est persuadé qu’il s’agit d’une manœuvre de diversion et que le gros des bataillons va débarquer à Dunkerque. Une mauvaise interprétation qui s’avéra par la suite lourde de conséquences. Alors qu’il peut encore stopper l’attaque des Alliés en envoyant tous les régiments du Nord soutenir ses troupes en Normandie, il maintient le statu quo. Quand il se rend compte de son erreur, c’est trop tard. Il entre dans une colère sans nom. Ses cris et gesticulations ne peuvent rien changer. Toutes les tentatives pour repousser l’ennemi s’avéreront inutiles. L’opération du nom de code « Overlord » qui a nécessité 4 626 navires de transport et 722 bâtiments de la marine pour acheminer cent trente mille hommes est un succès. Les Alliés ont réussi à prendre pied sur le sol de France. Ce n’est pas la fin de la guerre, juste un tournant dans l’histoire. Hitler ne s’avoue pas vaincu, mais cette défaite sape le moral de nos troupes.
Hitler doit gagner du temps. Il compte désormais sur l’achèvement du projet Uranium mis en œuvre des 1939.
La libération de la France va prendre presque un an. L’armistice ne sera signé que le 8 mai 1945. Nos militaires se battront jusqu’au bout dans les villes côtières, comme Royan.
Le 30 novembre 1944, Rosa, ma grand-mère qui n’avait aucune nouvelle de son mari depuis deux mois et qui s’inquiétait à juste titre qu’un malheur lui soit arrivé, reçut enfin une lettre. Le contenu de ce courrier lui donna la force de surmonter les épreuves qui s’abattirent sur elle le mois suivant.
Bien des années plus tard, elle me parla des lettres que lui avait envoyées son mari, et quand je lui demandai si elle les avait conservées, elle resta silencieuse. Je dus attendre qu’elle meure pour récupérer la correspondance qu’elle avait enfermée dans un coffre. C’est en découvrant, sur ces quelques feuilles de papier, la vie de mon grand-père que je décidai de me lancer dans la folle aventure dont je vais vous conter l’histoire, mais auparavant je dois poursuivre mon récit.
Le 4 décembre 1944, Edma, qui en était à son huitième mois de grossesse, échappa par miracle aux bombardements alliés qui pilonnaient la ville de Karlsruhe dans le Bade-Wurtemberg. Elle se réfugia avec le concours de ses voisins dans la ferme de son beau-frère Siegfried, située à sept kilomètres de la ville.
Tous les hommes valides étaient au front, et ce fut avec l’aide de sa belle-sœur et d’un vieux médecin qu’elle accoucha le 5 janvier 1945 dans la cuisine d’un beau bébé de trois kilos cinq, le jour même où son mari disparaissait officiellement à Royan en France sous un déluge de feu de l’aviation américaine.
Au moment de remplir les papiers de déclaration de naissance, le praticien demanda à la jeune mère son identité. Edma eut un instant d’hésitation, elle faillit avouer son vrai prénom et s’arrêta juste à temps.
— Ro… euh, Edma.
Le généraliste ne remarqua pas la rougeur qui avait envahi le visage d’Edma et mit cette erreur sur le compte de l’émotion. Il inscrivit Edma Schmitt dans la case nom de la mère et Frantz Schmitt dans celle réservée au père. Il n’eut aucune réaction en apprenant que le mari de la jeune femme n’était autre que le Gruppenführer.
Dans la nuit du 7 au 8 janvier, la neige tomba en abondance sur la campagne environnante, la couche mesurait plus de trente centimètres rendant la circulation difficile. Après des heures à se retourner dans son lit, Rosa trouva le sommeil tard dans la nuit, elle dormait profondément quand elle fut réveillée par le bruit d’un moteur. Rares étaient les véhicules qui s’aventuraient jusqu’ici, surtout à une heure aussi matinale. La curiosité l’emporta sur la fatigue, elle se hâta d’enfiler sa robe de chambre et ainsi emmitouflée, elle se pencha à la fenêtre d’où elle aperçut une camionnette de l’armée. Elle la vit s’arrêter à cinquante mètres de la ferme. Les conditions météo l’empêchaient de poursuivre au-delà et c’est à pied que le conducteur décida de terminer son chemin. Elle n’avait pas de doute sur sa destination, la route ne desservait que leur domaine. Il ne pouvait que se rendre chez elles. Rosa le reconnut du premier coup d’œil à sa démarche caractéristique, il avait été blessé au front dans un combat héroïque, ce qui lui avait valu un poste administratif. La présence de cet individu à une heure où les gens dormaient encore, l’inquiétait au plus haut point. Elle tenta de se rassurer en espérant que sa venue concernait son beau-frère qui se battait contre les Russes. Aussitôt, elle s’en voulut d’avoir eu une telle pensée, ce comportement égoïste n’était pas dans sa nature, sauf que, devant un choix aussi binaire, elle préférait que ce ne soit pas son mari. Que ferait-elle sans lui, au milieu de ce pays hostile ?
Dès qu’elle lui ouvrit la porte, elle comprit qu’un malheur était arrivé à l’un des frères Schmitt. Le petit, dans son berceau, qui avait fini par trouver le sommeil, se réveilla en sursaut et se mit à pleurer. Elle y vit un signe prémonitoire. Quand le messager des mauvaises nouvelles posa ses yeux sur elle, elle sut que c’était pour Frantz qu’il avait fait le déplacement. Il ne prononça qu’une parole :
— Désolé.
Lui, dont la fonction l’obligeait à employer des propos appropriés en de telles circonstances, repartit sans dire un mot du discours qu’il avait couché sur papier en hommage à un fidèle du Führer. Les sons ne parvenaient pas à franchir le seuil de sa bouche. Il resta muet devant la douleur inconsolable de cette veuve et de ce petit orphelin qui ne connaîtrait jamais son père.
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[i] La nuit de Cristal
La nuit de Cristal (en allemand « Reichskristallnacht ») est le pogrom contre les Juifs du Troisième Reich qui se déroula dans la nuit du 9 au 10 novembre 1938 et dans la journée qui suivit. Ce pogrom a été présenté par les responsables nazis comme une réaction spontanée de la population à la mort le 9 novembre 1938 d’Ernst vom Rath, un secrétaire de l’ambassade allemande à Paris, grièvement blessé deux jours plus tôt par Herschel Grynszpan, un jeune Juif polonais d’origine allemande. En fait, le pogrom fut ordonné par le chancelier du Reich, Adolf Hitler, organisé par Joseph Goebbels et commit par des membres de la Sturmabteilung (SA), de la Schutzstaffel (SS) et de la Jeunesse hitlérienne, soutenus par le Sicherheitsdienst (SD), la Gestapo et d’autres forces de police.
Sur tout le territoire du Reich, près de deux cents synagogues et lieux de culte furent détruits, 7 500 commerces et entreprises exploités par des Juifs saccagés ; une centaine de Juifs furent assassinés et des centaines d’autres se suicidèrent ou moururent des suites de leurs blessures. Près de 30 000 furent déportés en camp de concentration : au total, le pogrom et les déportations qui le suivirent causèrent la mort de 2 000 à 2 500 personnes. Point culminant de la vague antisémite qui submergea l’Allemagne dès l’arrivée des nazis au pouvoir en janvier 1933, la « nuit de Cristal » fait partie des prémices de la Shoah.
En provoquant cette première grande manifestation de violence antisémite, les nazis voulurent accélérer l’émigration des Juifs, jugée trop lente, en dépit de la politique de persécution et d’exclusion mise en œuvre depuis février 1933. L’objectif fut atteint : le nombre de candidats à l’émigration crût considérablement. Mais, en dépit de l’indignation que l’événement suscita dans le monde, les frontières des autres pays restèrent fermées.
Marquant une rupture avec la politique nazie de 1933 à 1937, ainsi qu’une étape dans la violence et la persécution antisémites, cet événement fut également révélateur de l’indifférence des nations au sort des Juifs d’Allemagne et d’Autriche, et de l’incapacité des États démocratiques à contrecarrer les coups de force menés par l’Allemagne de Hitler.