Le mystère des huitres rouges

Une prise de contact difficile

 

Mardi 16 juin 1970, gare de La Rochelle.

 

Le 16 juin 1970, personne n’attendait l’inspecteur Raymond Duval sur le quai de la gare de La Rochelle. À l’issue d’un cursus universitaire brillant à la faculté de droit de La Sorbonne, le nouveau diplômé Duval s’était tout naturellement présenté au concours de la police. Il rêvait de faire carrière dans cette grande maison qu’avait si bien dépeinte Georges Simenon, son auteur favori. Après une formation en région parisienne d’où il était sorti major, il avait eu le choix pour sa première nomination entre plusieurs affectations. Il n’avait pas hésité une seule seconde lorsqu’il vit La Rochelle figurer sur la liste. Breton d’origine, son amour pour la mer l’incitait à postuler pour une ville côtière, mais c’était surtout le fait que Simenon ait séjourné dans la région et y ait écrit une trentaine de romans qui le conforta dans son choix. Il remplit le formulaire en mettant ce nom en tête des trois réponses qu’il devait mentionner sur l’imprimé et croisa les doigts en refermant l’enveloppe. Bien que jeune dans le métier, il n’était pas naïf au point de croire que tout ce qu’il demanderait à l’administration lui serait accordé. Contre toute attente, il obtint satisfaction. Ce fut donc le cœur léger que quinze jours plus tard il bouclait sa valise et prenait le train en gare d’Austerlitz[i], direction l’Atlantique. Il avait compulsé les guides et acheté un livre sur l’histoire de La Rochelle qu’il avait potassé afin de ne pas paraitre inculte aux yeux de ses futurs collègues. Trois romans de Simenon dont l’intrigue se déroulait à La Rochelle et dans ses environs avaient comme par hasard trouvé place dans ses bagages.

 

*

 

Le trajet dura près de sept heures avec un arrêt interminable à Poitiers. Raymond en avait profité pour relire le roman intitulé « Le fantôme du chapelier » paru en 1949. Il dévora littéralement le livre ce qui fit qu’il termina la lecture deux heures trop tôt. Pour tuer le temps, il se mit à contempler les paysages qui défilaient par la fenêtre. La météo était particulièrement gaie aujourd’hui, le ciel repeint en bleu depuis deux ou trois jours tentait de faire oublier le temps épouvantable qui sévissait sur le pays depuis le début de l’année, nous étions loin des records de chaleur de l’été 1949. Le chauffage du wagon était visiblement déréglé, la chaude atmosphère et l’inactivité vinrent à bout des forces de notre jeune lieutenant qui finit par s’endormir profondément. Il rêvait de sa Bretagne natale, et revivait pour la énième fois la scène des jours heureux de son enfance, du temps où il se rendait avec sa mère au port de Concarneau pour attendre son père. Un coup de sifflet strident mit fin à ses songes. Il s’ébroua comme un chien, se frotta les yeux et prit conscience qu’il avait basculé dans les bras de Morphée[ii] sans s’en rendre compte. Le train venait d’atteindre son terminus. Il fut le dernier à descendre sur le quai.

Il sortit de la gare en trainant sa grosse valise derrière lui et se félicita d’avoir écouté la vendeuse qui lui avait conseillé d'acheter ce modèle exclusif avec des roulettes[iii] qu’elle avait importé du Japon, parce que question poids, difficile de trouver plus lourd et encore il s’était fait violence pour ne pas emporter tous ses livres. Son ventre le rappela à la réalité en émettant de sinistres gargouillis. Il dormait lorsque l’employé était passé dans les wagons avec son charriot pour proposer des sandwichs et du café, du coup il n’avait rien mangé. Alors, avant de se lancer à la recherche du commissariat, il décida de s’octroyer une petite pause pour prendre un café et grignoter quelque chose. Il regarda sa montre, elle affichait 15 heures, trop tard pour déjeuner au restaurant, il lui restait les bars ou éventuellement une brasserie. Duval tourna la tête et poussa un soupir de soulagement en apercevant au-dessus des arcades sur le trottoir d’en face, l’enseigne du bar « le Strasbourg », pas la peine d’aller plus loin. Il traversa toute la salle en trainant derrière lui sa valise. Tous les regards des consommateurs étaient braqués vers lui en attendant impatiemment qu’il trouve une place et mette fin à ces bruissements affreux. Les roulements de mauvaise qualité émettaient à chaque tour de roue un couinement épouvantable rappelant les miaulements d’un chat en colère. L’inspecteur atteignit enfin le comptoir pour le plus grand bien de tous, se hissa sur un des tabourets en se contorsionnant pour esquiver un petit signe d’excuse à l’adresse des clients présents dans la salle, puis demanda au garçon, comme si rien ne s’était passé, sur un ton qui se voulait anodin :

— Un sandwich jambon beurre avec un demi et un café, s’il vous plait.

— Je vous sers le café après ou en même temps ?

— Le tout en même temps, merci.

L’employé leva les yeux au ciel et alla dans la cuisine préparer la commande, non sans avoir lâché auparavant sur un ton un peu méprisant :

— Comme vous voulez, c’est vous le client.

Duval se garda bien de répondre afin de ne pas attirer à nouveau l’attention. Il préférait observer les clients qui étaient présents dans l’établissement. C’était son premier contact avec les Rochelais.

Le garçon revint dans la salle avec sur un plateau un sandwich pantagruélique, il avait dû utiliser toute une baguette pour fabriquer un tel casse-croute. Le demi, à côté, paraissait bien maigrichon. Le barman posa le tout sur le comptoir en rajoutant :

— Si le café est trop froid, je pourrais vous le faire réchauffer.

— Merci, mais ce ne sera pas la peine, je le prends toujours en début de repas.

 

Joignant le geste à la parole, Duval but le café d’un trait et reposa la tasse, puis entreprit de s’attaquer à la colossale collation qui encombrait le comptoir.

Le garçon qui regardait médusé ce jeune engloutir l’énorme casse-dalle comme s’il s’agissait d’un vulgaire amuse-gueule, ne put s’empêcher de dire :

— Ah, ça fait plaisir de voir quelqu’un manger de si bon appétit, à croire que vous sortez de prison ?

Duval trouva l’allusion comique et répliqua d’une voix qu’il voulut la plus naturelle possible :

— Vous ne pensez pas si bien dire, je sors de chez les policiers.

 



[i] Gare d’Austerlitz. Au XIXe l’infrastructure ferroviaire pèse lourd dans le budget de l’État, c’est pourquoi le pouvoir en place concède à des compagnies privées la construction et l’exploitation des lignes. L’essentiel des liaisons converge vers Paris. Chaque compagnie se voit attribuer un secteur et chacune d’elle érige sa propre gare dans Paris.  Le secteur sud-ouest est attribué à la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans qui bâtit la gare d’Austerlitz, pour accueillir ses voyageurs dans la capitale. La première liaison ferroviaire « La Rochelle Paris » date de 1857 avec l’inauguration le 6 septembre de la gare de La Rochelle PO. En 1883, Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans est reprise par les Chemins de fer de l’État.  Le trafic se développe et la gare construite en 1857 ne répondant plus aux exigences, il est décidé d’édifier une nouvelle gare plus proche du centre de la ville. La construction débute en 1909, interrompue par la guerre de 14 18 elle ne verra son achèvement qu’en 1922. De l’origine à 1993, date de la mise en place des TGV, les liaisons La Rochelle Paris se feront à partir de la gare d’Austerlitz. Le TGV change les habitudes, la gare Montparnasse est choisie, pour accueillir les rames des lignes à grande vitesse qui desservent Nantes et Bordeaux. Pendant quelques années, les TGV et les trains classiques coexisteront, obligeant les voyageurs à jongler avec les deux gares parisiennes, puis petit à petit, la modernité l’emporte, pour aboutir en 2010 à la suppression des derniers trains intercités en partance de Paris.

 

[ii] Morphée, est le dieu des rêves, fils d’Hypnos dieu du sommeil et de Nyx déesse de la nuit. Il donnait le sommeil en touchant les personnes avec des pavots soporifiques. Tomber dans les bras de Morphée signifie dormir profondément.

 

[iii] Les premières valises à roulettes Delsey datent de 1972, le concurrent Samsonite ne sortira son premier modèle qu’en 1974. Le livre fait référence à un petit fabricant qui aurait été précurseur en la matière, comme cela se passe bien souvent. Je n’ai malheureusement pas retrouvé le nom de cette petite société. Avant il existait depuis fort longtemps des charriots, sur lesquels on posait la valise, qui permettaient d’obtenir le même résultat.

 

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Angoulins

 

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Date de dernière mise à jour : 28/02/2014