Le singulier destin de la famille Schmitt

Mon grand-père Frantz.

Mon histoire est très liée à celle de mon pays et vous ne comprendriez pas ce qui poussa mes ancêtres à agir ainsi au cours de ces quatre-vingts dernières années si je ne replace pas le récit dans le contexte de l’époque et décrive les grands évènements mondiaux qui ont conduit mon grand-père Frantz à débarquer en 1944 à Royan en France.

   Lorsque ma famille hérita en 1882 de la fortune et des titres de leurs voisins à la fin du dix-neuvième siècle, mes aïeux, Carl, Emma et leur fils Klaus quittèrent la Bavière pour se rapprocher de la frontière française au cas où ils seraient obligés de fuir l’Allemagne pour échapper à la colère des enfants de feux leurs bienfaiteurs qui s’estimaient dépossédés.

Je ne sais rien de la façon dont ils obtinrent cette fortune. J’en conclus que ce n’était certainement pas d’une manière très honnête à voir les précautions dont ils s’entourèrent tout au long de leur vie. Ils gardèrent le secret jusque dans la tombe.

Mais ne brûlons pas les étapes et revenons en 1882 ; cette année-là, après un long voyage, mes ancêtres posèrent leurs valises dans un petit village proche de Karlsruhe, capitale du grand-duché de Bade. Cette commune avait l’avantage d’être située aux portes de l’Alsace, territoire annexé dix ans plus tôt, après la défaite des Français en 1871. Avec l’argent de leur héritage, ils rachetèrent une ferme pour exercer le métier qui était le leur depuis plusieurs générations.

Carl, mon trisaïeul, avait embrassé la condition paysanne plus par tradition que par passion. À la naissance de Klaus, il jura en son for intérieur de tout faire pour que celui qui lui succédera un jour obtienne un rang et une position dans la société plus en rapport avec ses convictions. Il encouragea son fils à poursuivre ses études et se préoccupa de lui trouver une âme sœur. Il était persuadé que l’union avec une demoiselle fortunée ferait son bonheur. Il affectionnait parmi ses relations un notable du village qui rassemblait toutes les conditions. Il possédait une entreprise rentable et avait une fille en âge de se marier. Carl convainquit sa femme Emma d’inviter à dîner le couple et leur fille Éva. Klaus n’éprouvait aucun sentiment pour celle qui lui était promise et n’entendait nullement l’épouser. Il en fit part à son père, mais celui-ci s’obstinait dans son idée et le menaça de lui couper les vivres s’il refusait. Le fils par peur de se retrouver privé de tout subside se fiança avec Éva en juin 1898.

Alors que pendant dix-sept ans, ma famille avait joué la discrétion et espérait faire perdurer cette situation, mon ancêtre Carl contracta au cours de son quarante-cinquième été une maladie grave qui l’obligea à passer la main à son fils Klaus. Frappé en pleine force de l’âge, son orgueil en prit un coup et très vite, il se mit à sombrer dans la dépression.

Klaus fréquentait à cette époque la faculté de Frankfort, il interrompit ses études pour se voir confier les rênes de l’exploitation. Ses parents avaient choisi l’université de Frankfort plutôt que celle de Munich qu’ils jugeaient trop proche de leur ancienne adresse.

Depuis un an, Klauss repoussait régulièrement la date fatidique, prétextant qu’il devait terminer ses études avant de convoler en justes noces. Pourtant Éva était un beau parti, elle était la seule héritière, mais, pour Klaus, l’argent ne faisait pas tout. Il reprochait à sa promise d’avoir un physique ingrat alors qu’il rêvait d’épouser une femme ravissante. Son père qui depuis des mois l’incitait à se marier sans résultat joua sur la corde sensible en mettant en avant sa mort prochaine. Pour ne pas le peiner davantage, son fils accepta que la cérémonie ait lieu en septembre. Trois semaines après, son père s’éteignait au milieu de la nuit prenant toute sa famille au dépourvu, car les jours précédents, il semblait sur la voie de la guérison. Bien que cette mort paraisse suspecte, le médecin opta pour la thèse du suicide et délivra le permis d’inhumer. Des bruits s’élevèrent dans le voisinage pour critiquer le laxisme de la police. Les soupçons se portèrent sur deux étrangers qu’on avait vus roder dans le village la veille du décès.

Klaus de nature volage eut de nombreuses liaisons au cours des premières années de sa vie de couple. Si Éva qui aimait profondément son mari en fut affectée, jamais elle ne lui en fit reproche et puis en juillet 1902, elle eut la joie de constater qu’elle attendait un enfant. Elle accoucha au mois de mars 1903 d’un garçon de quatre kilos qu’ils nommèrent Siegfried. Les parents d’Éva se désolaient de ne pas avoir d’autres héritiers. Toutes les tentatives se soldèrent par des fausses-couches et au moment où tous avaient accepté cette situation, la vie réserva à Emma une divine surprise. Alors qu’elle se croyait malade, le médecin, appelé en urgence, lui apprit qu’elle ne souffrait d’aucune allergie, et qu’elle était tout simplement enceinte.

Mon grand-père Frantz naquit en 1913, un an avant le début du Premier conflit mondial. Il connut dans sa prime jeunesse les affres de la guerre et son cortège de privation. L’armistice de 1918 laissa un goût amer à tous les Allemands et marqua profondément ce petit garçon de cinq ans aux yeux bleus et aux cheveux blonds qui ne rêvait que de revanche.

Au moment de déclencher les hostilités en août 1914, nos gouvernants sont persuadés que l’issue nous sera favorable. Ils n’ont aucun doute que l’Allemagne sortira vainqueur et touchera des indemnités comme en 1871. Dans ces conditions, peu importe que le pays s’endette pour financer l’équipement des armées si cela permet de gagner la bataille, même si cette politique engendre de l’inflation. Il sera toujours temps une fois le traité paraphé par les perdants d’assainir les comptes du Reich.

 Durant toute l’année 1917, le haut commandement croit encore en la victoire, malheureusement début 1918, les forces ennemies prennent le dessus et l’entrée en guerre des Américains aux côtés des Français et des Anglais ruinent nos derniers espoirs. La réalité tourne au cauchemar. Le 11 novembre 1918 à cinq heures quarante-cinq du matin nous signons l’armistice contraint et forcé. Humiliation suprême, la scène se déroule dans le wagon personnel du général Foch au milieu de la forêt de Compiègne à un point nommé le carrefour de Rethondes. Les belligérants mirent plus de six mois pour rédiger le traité de Versailles qui imposait des sacrifices énormes à notre pays. Tous les germes de la revanche figuraient noir sur blanc dans cet acte que nous avons été obligés d’accepter pour éviter une guerre civile.

La défaite porta un coup fatal au deuxième Reich et le 9 novembre 1918, Guillaume II, empereur d’Allemagne et roi de Prusse, abdiquait laissant ainsi le pouvoir vacant. Nos concitoyens se dotèrent d’une assemblée constituante, appelée la République de Weimar, du nom de la commune où furent votés les textes de ces lois fondatrices. Alors que la peur de voir l’Allemagne devenir communiste était dans tous les esprits, non seulement chez mes concitoyens, mais aussi parmi nos voisins européens, cette république naissante semblait être un compromis satisfaisant aux yeux du monde occidental. Cependant la tâche était trop lourde pour cette jeune démocratie et très vite elle s’avéra incapable de remettre sur pied l’économie et procurer du travail aux habitants. L’inflation s’envola dès 1919 pour atteindre en 1923 des proportions inégalées dans le passé. Au premier janvier de cette année, le dollar qui valait 18 000 marks dépassait en novembre, soit moins d’un an plus tard, la somme astronomique de 4200 milliards. Non, ami lecteur, il ne s’agit pas d’une faute d’impression aussi invraisemblable que cela puisse paraître, les prix étaient libellés en milliard. Les fortunes fondirent en quelques mois. Celle de ma famille vit son montant amputé des trois quarts en moins d’une année et mes arrière-grands-parents remerciaient le ciel de ne pas être complètement ruiné. La colère grondait dans le pays.

Notre peuple se sent humilié. La classe politique dans son ensemble n’a pas tenu ses promesses et un homme sorti de nulle part commence à faire entendre une musique différente. Il a pour nom, Hitler, deux syllabes faciles à retenir et à chacun de ses meetings, la foule de plus en plus nombreuse scande « Heil Hitler » en l’accompagnant d’un salut du bras et de la main tendue. Le signe de ralliement des fascistes. Cet inconnu d’origine autrichienne milite dans les rangs de l’extrême droite. Il défend avant tout la race germanique et s’attaque à tous les étrangers et particulièrement aux juifs qu’ils traitent de profiteurs. Un sentiment nationaliste qui plaît à une majorité d’Allemands. Hitler tente avec ses amis un coup d’État en 1923. À l’issue de ce putsch manqué, il échappe à la mort de justesse, trois jours après, il est incarcéré. Accusé de haute trahison, il est condamné à 5 ans de détention, mais curieusement il ne purgera que treize mois. C’est du fond de sa cellule de Landsberg qu’il rédige son fameux ouvrage Mein Kampf dans lequel il décrit point par point ce qu’il fera une fois qu’il aura pris le pouvoir.

Hitler à sa sortie de prison ne retrouve pas immédiatement son aura, il est interdit de parole dans de nombreux länder jusqu’au 5 mars 1927. Il transforme le NSDAP (parti national-socialiste allemand du travail, plus connu sous le nom de NAZI. Il devra attendre 1933 pour obtenir un score lui permettant de devenir chancelier.

En 1923, mon grand-oncle Siegfried quitta l’exploitation familiale pour étudier le droit à Paris. Il n’adhérait pas aux liesses populaires qui séduisaient la majorité des concitoyens et ses parents hâtèrent son départ en France avant qu’il ne fasse l’objet d’une arrestation. Frantz qui avait des idées opposées à son frère s’enrôla dans les jeunesses hitlériennes dès leurs créations en 1926, autant par conviction que par opportunisme alors qu’il n’avait pas encore quatorze ans. Son zèle et son dévouement furent vite reconnus en haut lieu, et à vingt ans, il intégrait la petite sphère, très prisée, des dignitaires du parti avec pour mission de contrôler ses congénères. Une position confortable et enviée de ses camarades qui le jalousaient secrètement.

En 1929, les pays traversèrent une récession sans précédent qui n’épargna pas l’Allemagne et qui ne fit qu’attiser la haine de nos concitoyens envers le monde de la finance et de ses représentants.

Le 30 janvier 1933, Hitler accédait au pouvoir après des élections légales. Le sentiment anti-juif se répandit dans la population, on leur reprochait la défaite de 1918 et la crise économique de 1929, deux évènements majeurs pour lesquels ils n’y étaient pour rien.

Pour ses vingt ans, les parents de Frantz lui offrirent, en guise de cadeau d’anniversaire, un appartement dans le centre de Karlsruhe. Cet éloignement était souhaité autant par Frantz qui rêvait de vivre en ville que par sa mère qui trouvait les amis de son fil, un peu trop encombrants. Les voisins se plaignaient des pratiques musclées de ces hôtes qui ne respectaient pas les règles de la démocratie.  

 

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Date de dernière mise à jour : 11/06/2019