Celui qui rêvait d'un monde meilleur

La naissance de Stéphane

 

Octobre 1946, cela faisait déjà plus d’un an que l’armistice avait été signé, dix-sept mois exactement pour être précis. Depuis tout ce temps, la France n’en finissait pas de panser ses blessures tant le chantier de la reconstruction était gigantesque. Tout était à rebâtir. Après cinq années d’occupation, les Allemands n’avaient pas quitté le pays de bonne grâce. La délivrance du territoire ne s’était pas déroulée dans le calme, loin s’en fallait. Les dommages subis par la nation étaient considérables, tant sur le plan physique, que psychologique. Durant les derniers mois de lutte, les Américains pour déloger l’ennemi procédèrent à des frappes aériennes qui firent plus de dégâts sur le sol français que toutes les autres attaques du conflit. Si les destructions de patrimoine et la perte de civils ont toujours fait partie des monstruosités de la guerre, elles étaient jusqu’à présent essentiellement l’œuvre de l’ennemi.

Avec les affrontements de 39-45, un nouveau pas fut franchi dans l’horreur. Les progrès de la technologie mis au service des militaires permirent aux alliés de lancer des missiles à partir d’avions, volant à haute altitude, hors de portée des ripostes ennemies. Le manque de précision de ces tirs détruisait sans discernement tout ce qui se trouvait au sol dans un rayon de plusieurs dizaines, voire centaines de mètres. Dans le langage militaire, on appelle ces malheurs pudiquement des dommages collatéraux.

Depuis la nuit des temps, l’homme vivait ce type de fléau comme une fatalité et pour faire son deuil, s’en prenait à l’envahisseur qui était seul responsable de ces malheurs. Désormais, quelle attitude adopter lorsque la disparition de votre famille était imputable aux tirs d’un pays allié ?

Après les heures sombres de la collaboration avec l’ennemi, la France silencieuse changea de camp et vint apporter son soutien aux résistants qui avaient beaucoup de mal à pardonner la trahison du Maréchal et de sa bande de traîtres dont la cupidité ou la lâcheté les avaient poussés à pactiser avec l’occupant.

Un an plus tard, les règlements de comptes étaient encore très présents dans les esprits de toutes les familles.

Le Général, acclamé, à la fin de la guerre, et proclamé chef du gouvernement provisoire n’était pas homme à se compromettre dans des combinaisons politiciennes. Il refusa de composer avec les partis qui s’entredéchiraient et décida de quitter le pouvoir en janvier 1946. Une grande période d’instabilité politique s’empara du pays. Félix Gouin, son successeur tiendra tout juste cinq mois avant d’être remplacé par Georges Bidault. Le mode d’élection ne permettant pas d’obtenir une majorité solide, les ententes ne duraient guère et le régime changeait de camp tous les six mois, interdisant toute stabilité qui aurait été nécessaire pour reconstruire un pays réduit en miettes. L’empire colonial qui faisait la fierté de la France était contesté par les autochtones et par une partie de la population de l’hexagone. Les velléités de la république naissante du Vietnam, d’obédience communiste contrariaient les intérêts de la nation et l’empêchaient de reprendre en main ses possessions d’Extrême-Orient. Les révoltes en Indochine étaient réprimées par l’armée, l’insurrection faisait place à la guerre. Les militaires étaient envoyés par milliers contre l’avis du PCF qui prônait un abandon des territoires d’outre-mer.

*

Ce fut dans ce contexte politique tendu que Paul Dupuis, syndicaliste CGT à l’usine Duprelle et militant communiste notoire, rencontra Chantal Charpentier, fille de l’épicier de la rue Étienne Dolet[i] à Pierrefitte-sur-Seine, en ce début d’automne 1946. Pourtant, tout ou presque les opposait dans la vie : la religion, la politique, la famille. Leurs seuls points d’entente, la musique et la danse, furent plus forts que tous les autres sujets qui les divisaient et vinrent à bout de tous les préjugés. La musique était leur passion, leur raison de vivre.

Pour Paul cela remontait à sa plus tendre enfance, alors qu’il n’était âgé que de cinq ans, ses parents l’emmenèrent assister au défilé du 14 juillet sur les Champs-Élysées. La fanfare l’impressionna tellement qu’il demanda à son père de l’inscrire à l’Harmonie municipale dès la prochaine rentrée scolaire. Il apprit le solfège en même temps qu’il découvrait au cours préparatoire les lettres de l’alphabet. Quinze ans après, son engouement était toujours le même. Dès qu’il put gagner six sous, il s’acheta une clarinette et rejoignit un groupe de copains qui tous les samedis soir jouaient dans les bistrots du quartier.

Les parents de Chantal qui rêvaient d’une éducation bourgeoise pour leur fille l’avaient inscrite à des leçons de piano, estimant que cela faisait partie de la panoplie de la petite fille modèle. Chantal, élève assidue, se découvrit un don pour cette discipline au point de vouloir en faire son métier. Depuis quelques années, elle avait en tête de devenir concertiste, cette idée déplaisait fortement à ses parents pour qui les musiciens professionnels étaient tous des saltimbanques. Ils souhaitaient qu’elle fasse des études classiques pour épouser un homme de « la haute », comme ils disaient. Quand elle apprit qu’un concert aurait lieu à Enghien-les-Bains en faveur des familles des combattants décédés lors du débarquement, elle se précipita pour acheter un billet, autant pour le plaisir de la musique que pour le côté œuvre de bienfaisance de la soirée. Si elle ne comptait pas sur son père pour l’accompagner à ce genre de spectacle, elle savait qu’il n’oserait pas lui interdire formellement de sortir. Pour s’y rendre, elle avait le choix entre le train avec un changement à Saint-Denis ou prendre le car affrété spécialement par l’association des vétérans américains.

Quoi de plus naturel, pour ces deux jeunes gens, fous de musique, que d’assister à ce concert de jazz donné par un groupe de musiciens américains célèbres qui rejouaient pour le plaisir du public tous les airs interprétés au moment de la libération. Leur tournée en Europe prévoyait plusieurs représentations en France, dont une à proximité de leurs domiciles.

Lorsque leurs regards se croisèrent, ils surent immédiatement qu’ils étaient faits l’un pour l’autre. Paul ne voulant pas quitter des yeux le visage de Chantal ne vit pas le tapis déposé au milieu de l’allée par des plaisantins qui attendaient avec impatience le moment où une victime tomberait dans leur piège. Un grand éclat de rire salua la maladresse de Paul, lorsque ce dernier trébucha. Pour ne pas tomber, il se rattrapa à la première table, lâchant par là même, le plateau avec les boissons qu’il était allé chercher au bar pour ses camarades. Les verres se brisèrent sur le sol, dans un bruit d’enfer, juste aux pieds de Chantal. Celle-ci confuse, bégaya quelques mots pour rassurer le jeune homme et l’aida à ramasser les morceaux. Paul n’avait d’yeux que pour elle. Il s’empressa de retourner commander les boissons pour ses amis et leur faussa compagnie pour le reste de la soirée. Ceux-ci, qui avaient assisté de loin à la scène du tapis et à la rencontre avec la fille, furent très compréhensifs et ne posèrent aucune question.

Paul et Chantal passèrent la soirée à danser et à faire connaissance. Paul, séduit par le charme de sa jolie partenaire, prit avec le sourire tout ce qui habituellement aurait dû lui déplaire. Le passé des parents de Chantal qui pendant l’occupation tenaient une épicerie et forcément s’étaient enrichis grâce au marché noir ne changea rien au désir de Paul qui habituellement méprisait ces gens. Quand Paul annonça qu’il était ouvrier et communiste, deux mots qui auraient dû faire fuir Chantal, celle-ci ne bougea pas d’un cil. Elle s’entendit même dire :

— C’est bien que tu gagnes ta vie, tu peux être autonome et ne pas dépendre financièrement de tes parents. Moi je suis obligée de poursuivre des études qui ne m’intéressent guère. Mon rêve c’est de devenir concertiste, mes parents s’y opposent. J’aimerais jouer avec tes copains des airs de jazz au piano.

— Nous serions ravis d’accueillir dans notre groupe une pianiste, je te préviens nous ne donnons pas dans la musique classique.

— Rassure-toi, je suis fan de jazz, je connais tous les morceaux de Duke Ellington. Pourquoi crois-tu que je sois là ce soir ?

— Sans blague ! Tu sais jouer du jazz ?

— Je t’assure que c’est vrai, si tes copains possèdent un piano je peux te faire une démonstration. Impossible de t’inviter chez moi, mes parents ne rêvent que de fils de bourgeois et, bien que j’ignore encore presque tout de toi, tu ne me sembles pas entrer dans cette catégorie, ou alors tu caches bien ton jeu.

— Je vois, je n’ai aucune chance avec toi, je suis simplement un petit ouvrier.

— Cela ne me dérange nullement, je ne suis pas attirée par les titres et l’argent, ce qui compte pour moi ce sont les sentiments. Le fait, que tu aimes la musique, est plus important à mes yeux que tous les quartiers de noblesse que recherchent désespérément mes parents pour me marier.


[i] Étienne Dolet (1509-1546) : imprimeur et humaniste brûlé pour ses opinions hérétiques. La rue s’appela successivement « rue Ferrer » et « rue Gloriette » avant d’être rebaptisée « rue Étienne Dolet » le 21/03/1914

 

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Date de dernière mise à jour : 11/06/2019