Les derniers jours de Pierre Giboux

 Bon anniversaire.

 

 

Listrac-Médoc, vendredi 12 octobre 2012.

 

Ce vendredi 12 octobre 2012, Pierre accueillait avec faste ses invités, pour célébrer ses soixante-dix ans dans sa propriété. Cinq ans auparavant, il avait pris sa retraite dans la plus stricte intimité. Il n’avait pas trouvé à l’époque cet évènement particulièrement joyeux. Longtemps, il avait espéré passer à travers les mailles du filet ; alors, quand le P.D.G. lui annonça qu’il mettait fin à leur collaboration, il le prit comme un camouflet. Il eut beau faire valoir ses états de service, le patron ne pouvait plus le conserver dans l’entreprise sans se mettre à dos les syndicats et tant pis si la société se privait d’un commercial de talent. L’important était de respecter la loi et personne ne pouvait y déroger, même si nombre de syndicalistes partageaient, avec la Direction, la crainte de faire baisser dangereusement le carnet de commandes en laissant partir Pierre Giboux. Il ne s’agissait nullement d’une sanction à son égard, juste l’application du droit du travail. Les délégués refusèrent de faire une exception à la règle. Une semaine plus tard, Pierre serrait la main de son patron et assistait au pot d’honneur que la société avait prévu pour son départ. Ses collègues l’enviaient et attendaient avec impatience de pouvoir gouter, eux aussi, au repos après une vie active bien remplie. Ils ne comprenaient pas son acharnement à s’accrocher à son poste. Pierre avait passé toute sa vie à se battre pour gravir les échelons de l’entreprise. Il supportait mal ce renvoi, le cœur n’y était pas. Après le discours flatteur du Directeur général, il trinqua avec ses collègues pour la forme et s’éclipsa rapidement. Heureusement qu’un nouveau métier l’attendait en province.

 

Aujourd’hui, pas question de commémorer un changement d’activité. Il voulait seulement enterrer sa vie d’homme actif avant d’entrer de pleins pieds dans le troisième âge. Le temps passait inexorablement et le changement de décennie, l’inquiétait. Pour la première fois de sa vie, il se voyait vieillir. Il s’était rangé à l’idée de sa femme de faire une grande fête pour exorciser ses démons et revoir une dernière fois ses amis. Tous avaient répondu présents, ses enfants, ses petits-enfants, ses beaux-frères, ses belles-sœurs, ses neveux, ses nièces et ses nombreux amis. Il avait toutes les raisons apparentes d’être heureux. Il avait réussi dans la vie, lui, le fils de la Jeanne, la pauvre, la sans-le-sou, la bohémienne. Cependant, à l’issue d’une courte nuit passée après ces festivités, il avait décidé de quitter ses proches pour s’évanouir dans la nature. Il était las de toute cette vie facile.

 

Pierre Giboux et sa femme Camille s’étaient retirés dans le Bordelais où sa belle-famille possédait un château classé dans le vignoble du Médoc. Après sa mise à la retraite, il avait jeté toutes ses forces dans la bataille pour redresser l’entreprise familiale qui deux ans après la mort de son beau-père était au bord du dépôt de bilan. Il n’y connaissait rien en matière viticole, mais il était commerçant dans l’âme et grâce à son don, il avait fait tripler les ventes de la propriété. Il avait terminé sa brillante carrière comme directeur des ventes d’une grosse multinationale. Même les plus mauvaises années, il n’osait pas annoncer ses primes pour ne pas offusquer ses amis d’enfance qu’il avait conservés malgré l’énorme différence sociale qui les séparait. Il avait vécu une grande partie de sa jeunesse en banlieue du côté de Bobigny, dans ce que l’on appellera plus tard : la zone. Camille et Pierre avaient une fille Sandra et deux fils, Thomas qui vivait aux États-Unis depuis que son père avait pris la direction du château et Didier qui résidait à Paris, comme Sandra.

Ses trois enfants avaient bénéficié de toute l’aide matérielle nécessaire pour affronter la vie. Seule, sa fille Sandra était douée pour les études, elle était devenue une brillante avocate d’affaires et avait épousé le grand journaliste Jacques Duquesnoy, Reporter sans frontières. Leurs deux enfants marchaient sur leurs traces. Pierre n’avait aucun souci quant à leur avenir. Pour les deux garçons, c’était différent. Ils n’avaient pas hérité de cette farouche volonté de réussir qui habitait leur père depuis son plus jeune âge. L’argent facile les avait chloroformés. Ils avaient terminé péniblement des études de commerce dans une école privée, où le montant versé améliorait sensiblement le classement. Ils n’avaient pas connu la galère comme les autres jeunes de leur âge pour trouver leur premier emploi. Thomas dirigeait la filiale de New York qui s’occupait de la distribution des bouteilles pour les USA et le Canada. Il était épaulé par un homme dynamique qui n’avait pas la chance de porter le nom de la société. Didier travaillait dans une société chargée de la promotion des produits du Château. Il n’était pas marié. Sa vie sentimentale était très instable, son dernier petit ami, musicien à ses heures perdues, vivait à ses crochets depuis plus d’un an et par voie de conséquences, aux frais de l’entreprise familiale.

 

Pierre avait vécu une tout autre enfance, qui l’avait marqué pour le restant de ses jours. Sa mère l’avait élevé seule dans des conditions matérielles plus proches du quart monde que de la bourgeoisie dans laquelle il s’était vautré durant toute sa vie d’adulte. Malgré tout l’amour qu’il avait conservé pour elle jusqu’au dernier jour, il lui en voulait de ne pas lui avoir dévoilé le nom de son géniteur. Pour le peu qu’il en savait, il était le fruit d’un viol. À dix-sept ans, un ami de son grand-père avait abusé de Jeanne. L’honneur de la famille passait avant toute autre chose, dans cette tribu manouche. Le patriarche, fidèle aux traditions, avait chassé sa fille comme une pestiférée, préférant croire sur parole à l’innocence de  son ami d’enfance plutôt que sa propre enfant. Jeanne était allée accoucher chez la sœur de sa mère en Provence du côté de Marseille.

 

1942, la France était coupée en deux. La partie nord et la côte Atlantique étaient sous administration allemande, un joli terme pour désigner une occupation militaire. Une à une les libertés, chères aux Français, furent bafouées, le couvre-feu fut imposé dans toutes les villes. L’armée allemande était secondée par la gendarmerie française dont le zèle de certains éléments étonnait les Allemands eux-mêmes. Des citoyens, en quête d’ordre, se réunissaient dans des milices et faisaient régner la terreur sur nombre de leurs concitoyens. Le reste du pays formait ce que les Français appelèrent à tort la « zone libre ». Hitler avait concédé pour ce territoire, un simulacre de pouvoir qu’il avait confié au maréchal Pétain ; un vieillard de quatre-vingts ans qui agitait son rôle de vainqueur dans la guerre de 14-18, comme d’autres affichaient leurs diplômes.

 L’envahisseur n’avait pas encore investi la région de Marseille en ce mois de juillet. Le régime de Vichy, l’allié inconditionnel des Allemands, menait la vie dure aux Tsiganes. Leur sort était comparable à ceux des juifs. Une fin atroce attendait ces pauvres malheureux. Officiellement on ne parlait pas encore de déportation, mais la peur régnait au sein du clan Giboux. Raymonde, la tante de Jeanne était particulièrement inquiète depuis qu’elle en avait la garde. La présence d’un nourrisson ne ferait qu’aggraver les choses en cas de départ précipité.

 

Le 21 juillet par plus de 35° à l’ombre, Jeanne accoucha d’un petit garçon de plus de 3,5 kilos. Pas question de clinique, ni de médecin, les femmes de la tribu s’étaient relayées pour aider la future maman à mettre son enfant au monde dans cette caravane surchauffée par le soleil. Contre toute attente, le nouveau-né survécut aux rudesses de l’époque. Ses pleurs retentirent dans tout le campement. Une femme sortit en hâte de la roulotte en s’écriant :

— C’est un garçon !

La nouvelle se répandit immédiatement dans tous les alentours. Pierre devenait l’enfant de la tribu.

Comble de l’ironie, pendant que Jeanne accouchait, les gendarmes emmenaient sa famille restée en région parisienne pour une destination sans retour. La conception de Pierre l’avait sauvée d’un destin tragique.

Tout préparait le petit Pierre à vivre, toute sa vie durant, dans une roulotte misérable. Personne n’aurait misé un malheureux écu sur ce petit garçon aux yeux bleus.

L’information sur les arrestations des Tsiganes en zone occupée se répandit dans la cité phocéenne comme une trainée de poudre, entrainant aussitôt une profonde panique dans la communauté des gitans. Ils n’étaient plus en sécurité dans ce pays. La famille Giboux décida de partir pour l’Espagne et d’atteindre l’Algérie.

Les gendarmes les surveillaient depuis quelques semaines. Il était grand temps de se mettre à l’abri. Ils décidèrent de prendre la route huit jours après la naissance de Pierre. La météo leur apporta involontairement le coup de pouce nécessaire. Après deux mois de canicule, les orages éclatèrent juste une heure avant leur départ. Le mauvais temps ne facilitait pas leur exode, la pluie et le vent ralentissaient l’avancement des caravanes, les chevaux s’embourbaient fréquemment dans la terre détrempée. Ils préférèrent quand même partir dans ces conditions plutôt que de remettre au lendemain leur projet. Ils étaient persuadés que les autorités ne seraient pas présentes dans les environs pour les arrêter. Les faits leur donnèrent raison, les gendarmes choisirent de rester bien au chaud dans leur casernement plutôt que d’affronter la tempête. Ils pensaient qu’avec de telles conditions climatiques, leurs bohémiens n’iraient pas jouer les filles de l’air. Le lendemain, lorsque le brigadier Marceau vint prendre son tour d’observation. Il n’en crut pas ses yeux, le terrain était vide. Juste des traces dans la boue pour rappeler que des caravanes avaient séjourné ici. Il repartit terriblement inquiet quant aux réactions de sa hiérarchie. Il priait le ciel qu’elles ne soient que verbales, il redoutait une sanction disciplinaire comme celle affligée à un de ses collègues, la semaine passée, qui avait été muté à Dunkerque, pire encore, certains parlaient de l’Allemagne.

 

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Angoulins

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Date de dernière mise à jour : 23/03/2014