Et ce jour là, ma vie bascula

Une jeunesse difficile

Je m’appelle Henri Bernard. Mon nom doit forcément vous dire quelque chose, car pendant deux mois, il a fait la une des journaux et des chaînes d’info à la télévision. À cette époque, tout et son contraire avaient été dits et écrits sur moi. Sans nier la part de responsabilité qui m’incombe et sans chercher à me dédouaner, je tiens à vous raconter ma véritable histoire en replaçant les choses dans leurs contextes.

 

Je fais partie des Français qui possèdent un prénom en guise de nom de famille. Si parfois cela prête à confusion, les compatriotes, qui se trouvent dans mon cas, sont assurés d’être à l’abri des bizarreries verbales qui choquent les inconnus ou les font sourire quand ils entendent un nom étranger imprononçable ou un patronyme ridicule, voire vulgaire. Ne niez pas. Souvenez-vous de votre réaction lors de votre première rencontre avec monsieur Melon ou madame Courtecuisse. Vous aviez immédiatement pensé que votre interlocuteur n’avait pas de chance d’être affublé d’un pareil patronyme. Vous devez vous demander pourquoi j’insiste sur mon prénom. C’est tout simplement parce qu’il joua un rôle important dans le déroulement de ma vie.

 Durant mes six premières années, je trouvais naturel de m’appeler Henri. Même quand ma mère employait le diminutif Riri, je n’y voyais rien à redire. Tout changea, lors de mon entrée au cours préparatoire. La maîtresse, une jeune femme d’une trentaine d’années qui aurait dû me rassurer par son âge et son physique, me traumatisa dès sa première apparition. Elle procéda à l’appel des élèves, autant pour pointer les absences que pour mettre un nom sur chaque visage. Quand ce fut mon tour, elle me demanda de préciser lequel de Henri ou Bernard était mon patronyme ce qui eut le don de me braquer. Elle le faisait exprès, la réponse coulait de soi. Pourtant, mon cas était loin d’être unique, mais curieusement, je fus le seul à qui elle posa cette question. Peut-être connaissait-elle déjà les autres ?

Elle dut réitérer sa requête trois fois avant que je me décide à lui fournir l’explication. Mon niveau d’énervement me fit bafouiller. Elle m’obligea à répéter et ce fut pire. Un garçon qui me dépassait de plus de dix centimètres se railla de moi entraînant un éclat de rire général dans la classe. J’étais mort de honte. Une fille voulant voler à mon secours déclara de sa voix fluette :

— Ne vous moquez pas, il est trop petit, il ne sait pas encore bien parler.

Le remède se révéla pire que le mal. J’étais devenu Henri le bébé aux yeux de tous les élèves. Je n’étais pas armé pour lutter contre cette violence morale qu’on dénomme aujourd’hui harcèlement. Les humains à l’instar des animaux ressentent cette faiblesse et profitent de cette vulnérabilité pour montrer leur supériorité. Moi je ne voulais peiner personne. Dans la cour, ils m’appelaient le bébé et plus je pleurais, plus je les confortais dans l’utilisation de ce sobriquet.

Cette première prise de contact n’augurait rien de bon sur les années à venir. D’ailleurs, cette opération se répéta avec les autres membres du corps enseignant. 

 

 Mon prénom fut réhabilité en classe de cinquième au cours du deuxième trimestre, lorsque la professeure d’histoire aborda le règne d’Henri IV. Elle nous raconta le rôle que ce roi joua dans l’histoire de France avant d’être poignardé par Ravaillac, un esprit tourmenté élevé dans la haine des huguenots. Ce monarque populaire à titre posthume nous avait émus et le passage de la poule au pot plut énormément à Virginie, une élève de ma classe, qui me prit en amitié à cause de mon prénom. Ce que je considérais hier comme un handicap devint ce jour-là un atout. Malheureusement, Virginie ne se présenta pas à la nouvelle rentrée et personne ne la remplaça dans le rôle de petite sœur de la Charité. Sans retomber dans la situation du primaire, je vécus mal son absence. Je restais seul dans la cour de récréation et ces longs moments de solitude me pesaient énormément. Les premières années de ma scolarité restaient trop présentes à mon esprit pour que je m’éclate. Je fuyais les meneurs comme la peste. Je me tenais à l’écart des bandes et évidemment, je me coupais des autres et me retrouvais sans copain. J’avais appris à me méfier de mes semblables et c’est sûrement de là que provient cette aptitude à mon isolement et cette timidité maladive.

Cette ambiance contrariait le bon déroulement de ma scolarité et n’était pas de nature à améliorer mes notes. Je redoublai la classe de quatrième au grand désespoir de mon père qui avait imaginé de grands desseins au sujet de mon avenir. Il rêvait que je décroche le diplôme d’ingénieur qu’il n’avait pu obtenir dans sa jeunesse. Il en avait voulu à ses parents de ne pas lui avoir permis de poursuivre des études.

 

Ma mère s’inquiétait de me voir toujours seul. Elle trouvait cette situation malsaine. Ce terme qu’elle employait pour définir mon mal-être me choquait profondément. Il laissait penser que je me livrais à des pratiques douteuses alors que j’étais juste une victime qui aspirait à ce que cessent ces brimades. Un jour, elle me questionna afin de savoir d’où venait cet isolement maladif. J’ouvris mon cœur et me libérais d’un fardeau vieux de dix ans. Je lui expliquai que c’était à cause de mon prénom. Elle me dévisagea, interloquée.

— Henri est un prénom illustre qui a été partagé par plusieurs rois de France.

— Oui, sauf que les autres à l’école se sont moqués de moi et puis c’est toi qui as choisi ce prénom, c’est papa qui me l’a dit. Regarde, il a porté malheur à grand-père. C’est d’ailleurs la raison de sa mort.

— Je suis désolé, mon pauvre chou, de t’avoir infligé ça. Seulement ton père se trompe, quand je lui ai proposé de te baptiser ainsi, je n’ai pas songé une minute à ton grand-père. J’avais lu pendant ma grossesse un livre dans lequel le héros s’appelait Henri et j’avais trouvé ce prénom charmant, j’étais persuadé qu’il te porterait bonheur. Si j’avais su, j’en aurais choisi un autre.

Tout en l’écoutant, je l’observais avec attention. Les sourires qu’elle m’adressait sonnaient faux, ils servaient juste à masquer la vérité. Il y avait autre chose que cette histoire de roman. L’imagination aidant, comme souvent chez les adolescents, je me construisis un film et je fus vite convaincu qu’elle avait eu une aventure avec un homme qui se prénommait Henri et afin de ne pas oublier son amant, elle m’avait donné son prénom. Elle pouvait le prononcer autant qu’il lui plaisait sans attirer l’attention. Depuis ce temps-là, je regardais mon père d’un autre œil en me demandant si j’étais réellement son fils. Par la suite, j’eus deux ou trois occasions de revenir sur ce sujet, mais ma mère resta ces fois-là muette comme une carpe, estimant certainement qu’elle en avait déjà dit trop.

 

Mes études se poursuivirent de façon inégale. J’étais loin d’être idiot, et j’aurais pu décrocher un score honorable avec quelques efforts. Seulement, le feu sacré du savoir qui frappe les forts en thème ne coulait pas dans mes veines. Je fournissais le travail minimum afin d’éviter les punitions, et évidemment les notes obtenues me plaçaient dans le bas du classement. Après un redoublement de la seconde, la voie royale m’était interdite, je dus me rabattre sur une filière technique. Et malgré le faible niveau, je fus contraint d’attendre les épreuves du repêchage avant d’annoncer le résultat à mes parents. Il n’y avait pas de quoi pavoiser ou chanter victoire, je m’étais présenté en série « G », celle réservée aux moins doués. Avec un tel trophée, les professions intéressantes m’étaient interdites. Je m’inscrivis au cursus de sociologie de l’université Paris VIII. Très vite, je compris mon erreur d’orientation, je m’étais fourvoyé. Je ne possédais pas la rigueur qu’imposait ce genre de formation. Alors, je passais mes journées à me promener plutôt que d’user mes fonds de culotte sur les gradins d’un amphi. La logique aurait voulu que je me lance dans la vie active en acceptant le premier emploi qui se présentait, mais je n’avais pas accompli mon service national et je n’avais nullement l’intention de perdre seize mois sous les drapeaux. Tous les documentaires diffusés à la télévision sur les conditions des appelés me confortaient dans l’idée que je replongerais pendant un an dans l’enfer que j’avais vécu durant mes années du primaire.

 

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Date de dernière mise à jour : 08/08/2020