Des vacances à Wuhan

Chapitre I
Estelle

Ma véritable identité est inconnue du grand public, et si mes concitoyens venaient à apprendre le rôle que j’ai joué au début de l’année 2020, je ne donnerais pas cher de ma peau. Pour des raisons de prudence que vous comprendrez en lisant les pages suivantes, je terrai mon vrai patronyme et prendrais le prénom de Jacques, comme le héros d’un roman qui a marqué mon adolescence.

Mon comportement avant les événements ne différait en rien de celui des autres jeunes gens de mon âge qui fréquentaient l’école de commerce de Paris, mais le sort s’acharna sur moi et la vie du monde occidental s’en trouva modifiée. Ne pensez pas que je venais de découvrir une invention qui allait révolutionner l’univers, je n’avais ni l’âme musicale de Beethoven ni le génie des mathématiques d’Einstein. Je n’avais aucune prétention et encore moins l’envie de surpasser mes camarades. Je vous l’ai dit, j’étais un étudiant ordinaire et amoureux d’Estelle et ma seule faute a consisté à véhiculer à mon insu un petit personnage qui s’avéra être le plus grand prédateur que la terre ait engendré au cours de ces cent dernières années. Mon invité dont je n’ose prononcer le nom eut des effets incommensurables sur mes contemporains, c’est la raison qui a amené l’administration à changer mon identité et mon lieu de résidence.

À l’époque, je venais de célébrer mes vingt-cinq ans et je terminais un master en économie et finances avant de rejoindre mon père qui dirigeait une société de capital risque spécialisée dans l’accompagnement des jeunes pousses. C’est le mot qu’il affectionnait pour désigner les entreprises qui faisaient appel à lui. Il répugnait le franglais et ses poils se hérissaient quand il entendait les journalistes parler de start-up. Parmi ces espoirs, il s’intéressait particulièrement à ceux qui se lançaient dans l’Intelligence artificielle. Ne cherchez pas un rapport avec Estelle, il n’y en a pas, il avait choisi cette voie bien avant que je lui présente ma copine. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, j’étais amoureux d’Estelle et nous nous étions promis à vivre toute notre vie ensemble. Elle était belle et intelligente. Deux caractéristiques qui n’avaient rien d’antinomique, contrairement aux croyances anciennes et cerise sur le gâteau, elle était naturellement blonde, de quoi faire mentir l’adage ! Elle débordait d’ambition, d’énormément d’ambition, une qualité rare chez une jeune femme de son âge et qui est généralement considérée comme un défaut. Elle rêvait de gravir les échelons jusqu’à la responsabilité suprême et améliorer le rapport homme-femme dans le cercle des grands dirigeants. Elle était passionnée d’informatique. Elle parlait en termes souvent incompréhensibles pour le commun des mortels dans lesquels l’expression I.A. était omniprésente. J’avais dû m’adapter à son langage et sans être accro à l’Intelligence artificielle j’avais dû apprendre les bases de ce concept. Au début, c’était dans le but de lui faire plaisir et puis grâce à ses talents pédagogiques autant que par amour, j’étais devenu un adepte du numérique. De l’avis de nos amis, nous formions un beau couple. Nous bossions, toutefois pas au pont de nous priver de sorties entre copains dans lesquelles nous n’étions pas les derniers à apprécier la fête.

Nous venions tous les deux de familles aisées, de celles qui naissent avec une cuillère en argent dans la bouche. Un avantage pour démarrer dans la vie. Nous n’étions pas contraints comme la majeure partie de nos copains étudiants à galérer avant d’obtenir un hébergement et obligés de prendre un petit boulot pour assurer le quotidien. Le père d’Estelle possédait, rien que dans Paris intra-muros, une vingtaine d’appartements qu’il louait. Lorsque sa fille décrocha brillamment son diplôme, il lui fit cadeau d’un magnifique logement de quatre pièces de cent mètres carrés dans le huitième arrondissement à proximité des Champs-Élysées. Mon père ne souhaitant pas demeurer en reste m’avait octroyé la somme de deux cent mille euros et m’en avait promis autant le jour où j’obtiendrais mon examen. Nous possédions de quoi affronter l’avenir sans angoisse.

Dans la dernière semaine de novembre 2019, Estelle qui travaillait depuis six mois au sein d’un grand groupe français de stature internationale spécialisé dans l’électronique se vit proposer un séjour de trois semaines dans sa filiale chinoise. Généralement, c’était un privilège que l’on n’accordait qu’aux titulaires confirmés, en récompense des services rendus. Cette année, la direction en avait décidé autrement et dans l’esprit du manager en chef, c’était une façon de s’attacher une brillante diplômée qui possédait toutes les capacités pour gravir les échelons de la hiérarchie. Elles furent deux à être sélectionnées alors qu’il y avait une vingtaine de prétendants. Elles ne se firent pas que des amis, surtout Estelle qui cristallisait les critiques où beaucoup lui reprochaient sa jeunesse et sa faible ancienneté dans l’entreprise.

Deux raisons avaient conduit le président à ce choix qui n’était pas partagé par tous les membres du comité directeur. La première était de nature juridique. La société avait été rappelée à l’ordre au nom de la loi sur l’égalité homme-femme et la seconde professionnelle. Sachant que le fait d’envoyer deux femmes en Chine allait attiser les jalousies de tous les machos, le P.D.G. avait veillé tout particulièrement à ce que les deux élues soient sélectionnées en fonction de critères indiscutables. Si sa collègue accusait la quarantaine et gérait depuis trois ans un service avec une admiration sans failles de ses collaborateurs et de la direction générale, il n’en allait pas de même la concernant. Estelle était novice, elle venait à peine d’achever sa période d’essai. Certains faisaient remarquer que ses compétences relevaient plus de la théorie que de la pratique. Ils oubliaient de dire qu’elle était sortie major de sa promo et les surpassait sur le plan intellectuel ; et c’est justement la raison qui les rendait fous de jalousie.

 

Avant de me rejoindre après sa journée de travail, Estelle qui ne savait pas comment m’annoncer la nouvelle décida d’acheter une bouteille de champagne. Elle entra dans un Monoprix et choisit le modèle le plus cher, une cuvée spéciale de Dom Pérignon.

Elle marcha jusqu’à notre domicile en serrant son précieux bien contre elle. Dans le hall, elle se pressa en voyant que l’ascenseur attendait au rez-de-chaussée tant elle redoutait qu’un voisin se présente et qu’elle se trouve dans l’obligation de lui expliquer les raisons de son emplette. Elle ouvrit la porte de l’appartement sans ménagement, posa la bouteille sur la table et s’écria :

— Ce soir, nous faisons la fête !

 Elle se retourna et claqua la porte d’une telle force que les gonds émirent un grincement inquiétant.

Je révisais mon examen partiel dans la chambre quand elle procéda à cette entrée en fanfare dans notre logement. Je sursautai en entendant ce vacarme et laissai tomber le livre de mes mains. Je me précipitai dans la salle à manger, bien décidé à connaître les raisons de ce niveau d’excitation inhabituel tellement je craignais qu’un malheur n’en soit la cause. Ma peur redescendit en découvrant sa face hilare et je fus complètement rassuré en apercevant la bouteille qu’elle avait déposée sur la table.

—  Qu’est-ce qui te met dans un tel état ? Et peux-tu me dire ce qui motive cette cuvée exceptionnelle ? Est-ce en l’honneur de ton embauche définitive ?

—  Cela, je te l’ai déjà annoncé avant-hier. Non ! C’est la nouvelle que j’ai apprise aujourd’hui qui m’a rendue heureuse au point de la partager avec toi autour de quelques coupes de champagne.

Elle se tut et me regarda en souriant. Je détestai quand elle jouait avec mes nerfs et elle le savait. Je n’avais aucune idée de ce qu’elle souhaitait célébrer. Je baissai les bras et lui dis :

— Ne me fais pas languir.

— Tu ne vas pas me croire, je suis l’une des deux ingénieures qui ont été sélectionnées cette année pour un stage en Chine. Moi, une petite débutante, tu comprends ce que cela signifie !

Je restai les bras ballants, incapable de répondre.

— Alors, c’est tout l’effet que cela te fait. Nous ne sommes que deux à bénéficier de ce privilège. Tu aurais vu la tête des collègues, ils n’en revenaient pas. J’étais une inconnue et maintenant mon nom circule sur toutes les lèvres.

Si j’étais content de la confiance que sa société témoignait à son égard, cela ne m’empêchait pas de m’inquiéter quant à notre destinée. J’étais en permanence angoissé qu’un jour, elle se lasse de moi, que mes histoires drôles ne la fassent plus rire et qu’elle trouve un homme plus en rapport avec ses ambitions. Alors, je pris sur moi.

— C’est super, j’ai toujours su que tu étais promue à un brillant avenir, mais je ne pensais pas que cela viendrait si tôt.

— Ne fais pas cette tête d’enterrement, ce n’est pas une mutation, je m’absente juste trois semaines.

Je respirais à nouveau et afin de ne pas paraître en reste, je lui lançai tout à trac :

— Je t’invite dans une boîte.

— Laquelle ?

— C’est une surprise, tout ce que je peux te dire, c’est qu’elle se trouve dans le Quartier latin.

Nous sortîmes dans l’un des clubs les plus branchés de la capitale. Nous rencontrâmes des tas de copains qui s’inquiétaient de ne plus nous voir. Ce fut l’occasion pour Estelle de leur donner de ses nouvelles. Elle se fit un plaisir de leur indiquer qu’elle travaillait chez Delambre électronique, une des sociétés les plus recherchées sur le marché, et ne cacha pas qu’elle s’y plaisait énormément. Par contre, elle ne souffla pas un mot sur son voyage en Extrême-Orient. Les cancans se répandent rapidement et il aurait été du plus mauvais goût que cela remonte aux oreilles de son P.D.G.

Quand ses amis lui demandèrent s’ils allaient se revoir prochainement, Estelle se retrancha derrière des vacances à la neige. Moi, j’abondai dans son sens et m’efforçai d’en dire le moins possible.

Date de dernière mise à jour : 17/01/2022

  • Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Anti-spam